{"id":1000,"date":"2025-12-12T17:37:44","date_gmt":"2025-12-12T16:37:44","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=1000"},"modified":"2025-12-27T17:40:42","modified_gmt":"2025-12-27T16:40:42","slug":"1000","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2025\/12\/12\/1000\/","title":{"rendered":""},"content":{"rendered":"\n<p><strong>QUE PEUT ENCORE LA CULTURE ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"262\" height=\"180\" src=\"https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/OIP.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1001\" style=\"width:628px;height:auto\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Les comm\u00e9morations ont ceci de particulier qu\u2019elles rouvrent les portes de la m\u00e9moire nationale, et qu\u2019\u00e0 travers elles, s\u2019exprime parfois mieux que dans les discours politiques, ce que le pays croit encore de lui-m\u00eame. Celle du cinquantenaire de la mort d\u2019Andr\u00e9 Malraux, que l\u2019actuelle ministre de la culture entend marquer en 2026 par une \u00ab Ann\u00e9e Malraux \u00bb, dont elle vient de faire l\u2019annonce, n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la r\u00e8gle. Et pourquoi pas, en effet ? Il est juste que l\u2019on rende hommage \u00e0 celui qui n\u2019a pas seulement dirig\u00e9 un minist\u00e8re : il l\u2019a&nbsp;\u00ab&nbsp;invent\u00e9&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019emploie ici le mot avec son poids entier, non comme figure de style. C\u2019est d\u2019ailleurs le titre qu\u2019en fit le sociologue Philippe Urfalino dans son ouvrage de 2011 :&nbsp;<em>L\u2019invention de la politique culturelle<\/em>. Car la rupture fut r\u00e9elle. Il ne s\u2019agissait pas d\u2019enjoliver la vieille administration des Beaux-Arts de la IVe R\u00e9publique, mais de lui donner l\u2019ampleur d\u2019une politique d\u2019\u00c9tat, d\u2019inscrire la culture dans la m\u00eame exigence, le m\u00eame horizon, que l\u2019\u00e9ducation nationale. Les Maisons de la culture furent pens\u00e9es comme les \u00e9tablissements sup\u00e9rieurs d\u2019un enseignement de l\u2019esprit et du c\u0153ur. Malraux ne disait-il pas : \u00ab&nbsp;l\u2019\u00c9ducation nationale apprend \u00e0 conna\u00eetre, la culture apprend \u00e0 aimer&nbsp;\u00bb et aussi&nbsp;: \u00ab Je voudrais faire pour la culture ce que Jules Ferry a fait pour l\u2019\u00e9ducation nationale \u00bb ? ou encore : \u00ab Il faudrait que chaque d\u00e9partement fran\u00e7ais dispose de sa Maison de la culture&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette intuition politique prit corps dans le d\u00e9cret fondateur de 1959 : le minist\u00e8re des Affaires culturelles aurait d\u00e9sormais pour mission de \u00ab&nbsp;rendre accessibles les \u0153uvres capitales de l\u2019humanit\u00e9 et d\u2019abord de la France au plus grand nombre de Fran\u00e7ais, d\u2019assurer la plus vaste audience au patrimoine, et de favoriser la cr\u00e9ation des \u0153uvres de l\u2019art et de l\u2019esprit qui l\u2019enrichissent&nbsp;\u00bb. Tout \u00e9tait dit : la culture n\u2019\u00e9tait plus un luxe d\u2019\u00c9tat, mais un devoir d\u2019utilit\u00e9 publique. Le vieux r\u00eave de Vilar qui \u00e9tait de rendre le th\u00e9\u00e2tre aussi indispensable que l\u2019eau et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 commen\u00e7ait \u00e0 prendre forme.<\/p>\n\n\n\n<p>Soixante ann\u00e9es de politique culturelle ont depuis tiss\u00e9 un maillage d\u2019institutions, de protections, de formations, qui forment aujourd\u2019hui la charpente de notre vie culturelle :<br>\u2014 un patrimoine pr\u00e9serv\u00e9, restaur\u00e9, mis en partage ;<br>\u2014 une cr\u00e9ation vivante soutenue, du spectacle aux arts plastiques ;<br>\u2014 une formation ambitieuse, avec les Conservatoires nationaux ;<br>\u2014 une d\u00e9centralisation qui, malgr\u00e9 ses failles, a irrigu\u00e9 le territoire gr\u00e2ce aux collectivit\u00e9s locales.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cet \u00e9difice s\u2019ajouta un acteur d\u00e9terminant : le Centre national du cin\u00e9ma. Sans lui, le cin\u00e9ma fran\u00e7ais aurait probablement succomb\u00e9 \u00e0 la puissance industrielle des majors am\u00e9ricaines. Il fut le rempart de l\u2019art et essai, le soutien invisible et constant \u00e0 la production, la distribution, la diffusion. Ce \u00ab fonds de soutien \u00bb, que tant d\u2019autres pays nous envient, permit \u00e0 un cin\u00e9ma national non seulement de survivre, mais d\u2019exister, d\u2019inventer, de parler au monde sans renoncer \u00e0 sa singularit\u00e9. On appela \u00e7a notre \u00ab&nbsp;exception culturelle&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, tout n\u2019est pas parfait \u2014 et la lucidit\u00e9 exige de le dire. Le d\u00e9s\u00e9quilibre territorial avec la capitale demeure criant ; l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la culture reste in\u00e9gal ; l\u2019articulation avec l\u2019\u00c9ducation nationale, cent fois promise, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pleinement accomplie. \u00c0 chaque baisse de budget, c\u2019est tout un paysage qui tremble. On le sait, la priorit\u00e9 jadis accord\u00e9e \u00e0 la culture est derri\u00e8re nous en ces temps difficiles.<br>Mais il serait injuste d\u2019ignorer ce que la volont\u00e9 publique (\u00c9tat et collectivit\u00e9s ensemble) a permis, souvent avec des moyens compt\u00e9s : un v\u00e9ritable am\u00e9nagement culturel du territoire, une pr\u00e9sence de l\u2019art dans la cit\u00e9, une dynamique de cr\u00e9ation qui continue de faire de la France un lieu o\u00f9 l\u2019on ose encore inventer et apprendre \u00e0 aimer.<\/p>\n\n\n\n<p>Reste la question d\u00e9cisive, celle sans laquelle toute comm\u00e9moration deviendrait rituel creux : pourquoi cette politique fut-elle voulue ? Que cherchaient Malraux et De Gaulle en cr\u00e9ant ce minist\u00e8re in\u00e9dit ? La simple glorification de la grandeur fran\u00e7aise ? Pas seulement, quoique Malraux sut en faire un usage constant.<br>Ils voulaient, me semble-t-il, tout autre chose : dans une France meurtrie par la guerre, travers\u00e9e par les antagonismes id\u00e9ologiques et politiques, priv\u00e9e d\u2019unit\u00e9 civile, ils voulaient retrouver un liant, le moyen d\u2019une coh\u00e9sion nationale qui ne d\u00e9pendrait plus seulement ni de la politique \u2014 devenue champ d\u2019affrontements \u2014 ni de la religion \u2014 devenue, par la la\u00efcit\u00e9, affaire priv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, ils tent\u00e8rent la culture.<br>Non comme divertissement, mais comme principe d\u2019unit\u00e9 et de fiert\u00e9 nationale.<br>Comme ce qui relie le pass\u00e9 au pr\u00e9sent, le patrimoine \u00e0 la cr\u00e9ation, la m\u00e9moire \u00e0 l\u2019invention.<br>Ils tent\u00e8rent la d\u00e9mocratisation culturelle non comme slogan, mais comme ambition organique : des lieux culturels partout, des \u0153uvres pour tous, la pr\u00e9sence de l\u2019art comme pr\u00e9sence du pays \u00e0 lui-m\u00eame. Un programme dont chaque terme est devenu probl\u00e9matique aujourd\u2019hui, nous le savons bien s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9bat reste entier, et il est sain : qu\u2019a-t-on r\u00e9ussi ? Qu\u2019a-t-on manqu\u00e9 ? Que reste-t-il \u00e0 accomplir ? Mais \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer Malraux, la seule question qui vaille \u2014 la seule, peut-\u00eatre, qui m\u00e9rite l\u2019hommage \u2014 est celle-ci :&nbsp;Que peut encore la culture&nbsp;?&nbsp;Quelle force lui reste-t-il pour faire de ce pays un peuple de citoyens cultiv\u00e9s, capables de s\u2019appr\u00e9cier en se reconnaissant dans leurs \u0153uvres, dans leur patrimoine, dans leurs cr\u00e9ations et leurs artistes dans ce qu\u2019ils transmettent au monde. Sont-ils encore capables de se vouloir ensemble ou s\u00e9par\u00e9s dans la culture comme ailleurs&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Question intempestive, oui.<br>Raison de plus pour la poser \u2014 puisque les hommages passent,<br>et que seule demeure la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019y r\u00e9pondre. Que peut encore la culture pour nous&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>QUE PEUT ENCORE LA CULTURE ? Les comm\u00e9morations ont ceci de particulier qu\u2019elles rouvrent les portes de la m\u00e9moire nationale, et qu\u2019\u00e0 travers elles, s\u2019exprime parfois mieux que dans les discours politiques, ce que le pays croit encore de lui-m\u00eame. 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