{"id":1028,"date":"2026-05-16T18:17:43","date_gmt":"2026-05-16T16:17:43","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=1028"},"modified":"2026-06-19T18:19:08","modified_gmt":"2026-06-19T16:19:08","slug":"et-pendant-ce-temps-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2026\/05\/16\/et-pendant-ce-temps-la\/","title":{"rendered":"Et pendant ce temps-l\u00e0"},"content":{"rendered":"\n<p>Le Festival de Cannes s\u2019achevait \u00e0 peine avec son long d\u00e9fil\u00e9 de r\u00e9compenses, de discours inspir\u00e9s et de standing ovations chronom\u00e9tr\u00e9es, que d\u00e9j\u00e0 claquaient sur la terre battue les premi\u00e8res balles de tennis \u00e0 Roland-Garros. \u00c0 croire que notre \u00e9poque ne supporte plus l\u2019entracte entre deux spectacles. Il faut passer d\u2019un \u00e9cran \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une \u00e9motion collective \u00e0 la suivante, avec cette c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s modernes qui changent de passion tous les huit jours sans jamais avoir le temps d\u2019\u00e9puiser la pr\u00e9c\u00e9dente. Hier cin\u00e9philes fervents, nous voil\u00e0 sp\u00e9cialistes du revers crois\u00e9 et du lift long de ligne. Le monde contemporain exige de nous cette polyvalence docile et distraite.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pendant ce temps-l\u00e0, la guerre en Ukraine entrait dans son quatri\u00e8me printemps, avec ses villes \u00e9ventr\u00e9es, ses morts anonymes, ses civils angoiss\u00e9s et hagards et cette fatigue des peuples pers\u00e9cut\u00e9s qui finit par devenir une habitude du regard chez ceux qui regardent de loin.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0 l\u2019on pr\u00e9parait Wimbledon. Apr\u00e8s la poussi\u00e8re ocre de Paris viendrait le vert impeccable du gazon anglais, ses traditions, ses silences \u00e9l\u00e9gants, ses champions nouveaux appel\u00e9s \u00e0 remplacer ceux que le temps pousse doucement d\u2019une comp\u00e9tition \u00e0 l\u2019autre vers les podiums et les sacres provisoires devant les tribunes officielles, les commentaires d\u2019apr\u00e8s-match. Puis les m\u00eames spectateurs changeraient de d\u00e9cor comme on change de saison, avec le s\u00e9rieux appliqu\u00e9 des pr\u00eatres passant d\u2019une liturgie \u00e0 une autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pendant ce temps-l\u00e0, \u00e0 Gaza,<s>&nbsp;<\/s>au Liban, en Iran, la guerre continue d\u2019ensanglanter le Moyen-Orient. Des maisons disparaissent, des territoires se vident, des familles traversent des paysages de poussi\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 \u00e9taient hier leurs villages, leurs moutons et o\u00f9 poussaient les oliviers. Comme si la paix n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une parenth\u00e8se tol\u00e9r\u00e9e entre deux guerres plus vastes, plus anciennes, plus obstin\u00e9es que les hommes eux-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis viendrait l\u2019\u00e9t\u00e9. Les journaux parleraient alors du Tour de France, des \u00e9tapes de montagne, des \u00e9chapp\u00e9es solitaires, des calculs de secondes entre favoris. On d\u00e9battrait avec gravit\u00e9 de l\u2019\u00e9tat de forme d\u2019un coureur danois ou slov\u00e8ne, ou fran\u00e7ais tiens, pourquoi pas, pendant que les terrasses se rempliraient \u00e0 nouveau. Le monde moderne poss\u00e8de ce talent singulier : nous faire commenter une demi-finale de tennis et une offensive militaire avec le smartphone en main au m\u00eame instant et dans le flux des informations continues.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pendant ce temps-l\u00e0, on continuerait \u00e0 mourir au Soudan. On surveillerait Ta\u00efwan comme autrefois on surveillait Berlin. On \u00e9voquerait Cuba \u00e0 voix basse en attendant le prochain coup d\u2019\u00c9tat comme on suit un film policier sur \u00e9cran. Les peuples seraient d\u00e9plac\u00e9s sur l\u2019\u00e9chiquier du monde avec cette d\u00e9sinvolture abstraite des grandes puissances lorsqu\u2019elles parlent strat\u00e9gie. Les hommes, eux, continueraient simplement d\u2019avoir peur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 peine reprendrait-on confiance dans quelque n\u00e9gociation autour du d\u00e9troit d\u2019Ormuz, \u00e0 peine verrait-on baisser le prix de l\u2019essence qui permettrait aux automobiles de reprendre la route des vacances avec le l\u00e2che soulagement de ceux qui pensent qu\u2019ils l\u2019ont \u00e9chapp\u00e9 belle qu\u2019appara\u00eetrait d\u00e9j\u00e0 la prochaine Coupe du monde de football, destin\u00e9e \u00e0 suspendre pendant un mois les conversations du globe. Une comp\u00e9tition mondiale dans un pays qui hier encore appelait le football \u00ab&nbsp;soccer&nbsp;\u00bb et qui ne comptait aucun club notoire mais qui sait, comme personne, saisir les opportunit\u00e9s m\u00e9diatiques . Des millions de t\u00e9l\u00e9spectateurs vibreraient alors ensemble devant des \u00e9crans g\u00e9ants tandis qu\u2019ailleurs d\u2019autres populations regarderaient surtout le ciel, avec l\u2019inqui\u00e9tude de ceux qui craignent d\u2019y entendre venir autre chose que les avions de ligne ou que les combattants suivraient eux aussi sur \u00e9cran, dans leurs tranch\u00e9es, les exploits de leur \u00e9quipe nationale. Nous tous, vivons dans un m\u00eame monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Car les conflits d\u00e9sormais semblent ne devoir plus finir. Ils se d\u00e9placent, changent de nom, de fronti\u00e8re ou de pr\u00e9texte, mais demeurent. Le Moyen-Orient ressemble \u00e0 ces failles g\u00e9ologiques anciennes dont aucun trait\u00e9 ne parvient \u00e0 refermer compl\u00e8tement les fractures. Chaque peuple conserve la m\u00e9moire du mal subi, et la m\u00e9moire, chez les nations, est comparable \u00e0 des feux mal \u00e9teints&nbsp;: un coup de vent et de nouveau, le d\u00e9sert s\u2019enflamme&nbsp;!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille m\u00e9canique de la menace et de la riposte continue donc son \u0153uvre. Chacun arme sa peur des arguments commodes de sa s\u00e9curit\u00e9 pendant que les institutions internationales perdent peu \u00e0 peu leur cr\u00e9dibilit\u00e9, comme ces monnaies dont l\u2019usage subsiste alors que la confiance a disparu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 peut-\u00eatre notre condition contemporaine : vivre dans le balancement permanent de la gravit\u00e9 et du divertissement. Nous savons ce qui se passe dans le monde, mais nous savons aussi qu\u2019aucun homme ne peut demeurer chaque jour face au d\u00e9sastre sans chercher parfois \u00e0 d\u00e9tourner les yeux vers autre chose s\u2019il ne veut d\u00e9sesp\u00e9rer. Alors nous regardons des films, des matchs, des courses cyclistes ; non par indiff\u00e9rence toujours, mais parce qu\u2019il faut bien continuer \u00e0 vivre. Le divertissement moderne n\u2019est pas seulement une distraction : il est devenu une fa\u00e7on de respirer entre deux angoisses collectives.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi allons-nous, oscillant entre la catastrophe annonc\u00e9e et la prochaine c\u00e9r\u00e9monie d\u2019ouverture, entre la peur du lendemain et le d\u00e9sir obstin\u00e9 des vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Certains peuples souffrent pendant que d\u2019autres commentent les r\u00e9sultats sportifs du week-end &#8211; ce sont parfois les m\u00eames &#8211; et chacun pressent obscur\u00e9ment que cette coexistence du tragique et du futile constitue d\u00e9sormais la condition humaine de notre temps. Tel est le constat.<\/p>\n\n\n\n<p>Et cependant, comme disait Valery, lorsque \u00ab&nbsp;le vent se l\u00e8ve, il faut tenter de vivre&nbsp;\u00bb\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Festival de Cannes s\u2019achevait \u00e0 peine avec son long d\u00e9fil\u00e9 de r\u00e9compenses, de discours inspir\u00e9s et de standing ovations chronom\u00e9tr\u00e9es, que d\u00e9j\u00e0 claquaient sur la terre battue les premi\u00e8res balles de tennis \u00e0 Roland-Garros. \u00c0 croire que notre \u00e9poque ne supporte plus l\u2019entracte entre deux spectacles. 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