{"id":171,"date":"2017-12-06T14:35:00","date_gmt":"2017-12-06T14:35:00","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=171"},"modified":"2019-04-04T09:35:23","modified_gmt":"2019-04-04T07:35:23","slug":"lecrivain-et-le-chanteur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2017\/12\/06\/lecrivain-et-le-chanteur\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00c9CRIVAIN ET LE CHANTEUR"},"content":{"rendered":"<p>11 octobre 1963 disparaissaient en m\u00eame temps, \u00e0 quelques heures d\u2019intervalle, la chanteuse \u00c9dith Piaf et le po\u00e8te Jean Cocteau qui aurait eu le temps de dire : \u00ab c\u2019est le bateau qui ach\u00e8ve de couler \u00bb. \u00c0 la peine des uns s\u2019ajoutait celle des autres, comme si on reprochait \u00e0 la mort de ramasser la mise d\u2019un seul coup au lieu de laisser les joueurs quitter la table l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. Cette fa\u00e7on d\u2019\u00e9conomiser la peine en ne respectant pas le temps des larmes avait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque choqu\u00e9 la France et partag\u00e9 le deuil.<br \/>\n<!--more--><br \/>\n5 et 6 D\u00e9cembre 2017, c\u2019est l\u2019\u00e9crivain Jean D\u2019Ormesson qui s\u2019\u00e9teint le premier et le chanteur Johnny Halliday qui le suit. Deux figures de l\u2019imaginaire fran\u00e7ais, l\u2019une affichant l\u2019\u00e9l\u00e9gance d\u00e9sabus\u00e9e \u00ab Grand si\u00e8cle \u00bb qu\u2019il promenait sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9vision avec ses costumes bien coup\u00e9s, ses pochettes et ses yeux bleus d\u2019enfant \u00e9tonn\u00e9 devant la beaut\u00e9 du monde. L\u2019autre plus \u00e9ruptive, plus mauvais genre, boots, vestes de cuir et lunettes Ray-Ban qui cachaient des yeux magnifiques, plus engag\u00e9e dans un si\u00e8cle o\u00f9 les bouleversements de l\u2019apr\u00e8s-guerre changeaient les modes de vie plus vite et plus profond\u00e9ment que les habitudes. L\u2019une, tourn\u00e9e vers la grande litt\u00e9rature : Chateaubriand, Bossuet et les moralistes fran\u00e7ais mais aussi les jouisseurs et les \u00e9picuriens, les amoureux du beau langage et des belles gens, les femmes essentiellement, avec ce tropisme de droite qui le faisait \u00e9marger d\u2019abord au Figaro, l\u2019autre tourn\u00e9 vers l\u2019Am\u00e9rique et le monde Anglo-saxon d\u2019o\u00f9 venaient les riffs de guitare sans lesquels il n\u2019\u00e9tait pas de modernit\u00e9 acceptable mais avec des mots qui venaient eux de la chanson fran\u00e7aise . Qu\u2019avaient-ils de commun ? Sans doute rien \u00e0 premi\u00e8re vue, sinon qu\u2019ils incarnaient deux fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre fran\u00e7ais, l\u2019un tirant son inspiration des ma\u00eetres anciens, du beau langage, des m\u0153urs raffin\u00e9es toujours \u00e9tonn\u00e9 devant la brutalit\u00e9 d&rsquo;un monde qu\u2019il savait adoucir par les belles formules et la distinction, l\u2019autre qui tirait la sienne de ce monde du rock qui ne parlait qu\u2019Anglais, de ce continent \u00e9tranger dont il fallait recevoir l\u2019onction et o\u00f9 l\u2019on n\u2019abordait qu\u2019avec sa guitare en bandouli\u00e8re. Y sont-ils parvenus ? En partie seulement. D\u2019Ormesson n\u2019a jamais pu convaincre la France d\u2019acquitter sa dette litt\u00e9raire au pass\u00e9, lui-m\u00eame y croyait-il d\u2019ailleurs et n\u2019\u00e9tait-ce pas sa pose ou son fonds de commerce qu\u2019il exploitait ainsi avec talent, en dissimulant un pessimisme foncier dont l\u2019\u00e9l\u00e9gance consistait \u00e0 le travestir en belles mani\u00e8res ? Johnny, comme on l\u2019appelait famili\u00e8rement n\u2019a jamais pu r\u00e9ellement exister dans le monde du rock mondial tel qu\u2019il \u00e9tait port\u00e9 par les ic\u00f4nes Anglo-Am\u00e9ricaines, mais pour la France, il incarnera cette impossible synth\u00e8se de la chanson populaire et du son international. Qu\u2019importe qu\u2019il se soit inscrit ou non dans la r\u00e9f\u00e9rence mondiale des grands labels. Il a \u00e9t\u00e9 le grand chanteur de rock \u00e0 la fran\u00e7aise, et c\u2019est tout dire. Il exprimait cette impuissance et ce privil\u00e8ge de notre culture \u00e0 n\u2019\u00eatre pas facilement soluble dans le grand bain unidimensionnel qui nous guette toujours. En fait Johnny Halliday \u00e9tait un chanteur de ballades, une formidable b\u00eate de sc\u00e8ne qui donnait son corps aux mots et aux sons qui faisait vibrer \u00e0 l\u2019unisson du monde, m\u00eame si les Fran\u00e7ais \u00e9taient les seuls \u00e0 le comprendre. Deux cr\u00e9ateurs donc, deux artistes en d\u00e9calage en quelque sorte avec leur temps, l\u2019incarnant pleinement dans toutes ses contradictions en affirmant la \u00ab diff\u00e9rence Fran\u00e7aise \u00bb, cette incapacit\u00e9 ou ce privil\u00e8ge de ne pas se laisser facilement r\u00e9duire \u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas. Appelons cela la r\u00e9sistance culturelle, d\u2019autant plus forte qu\u2019elle ne se vivait pas sous cette rubrique. Johnny Halliday ou la vision \u00ab fran\u00e7aise \u00bb du rock, Jean d\u2019Ormesson o\u00f9 la vision \u00ab fran\u00e7aise \u00bb du roman. Tous les deux peut-\u00eatre, d\u00e9pass\u00e9s depuis longtemps par l\u2019\u00e9poque, morts d\u00e9sormais et tir\u00e9s vers le XX\u00b0 si\u00e8cle o\u00f9 ils se sont \u00e9panouis mais si caract\u00e9ristiques de ce que nous sommes en r\u00e9alit\u00e9 devenus. Dirions-nous comme Cocteau : \u00ab c\u2019est le bateau qui ach\u00e8ve de couler \u00bb ou au contraire, c\u2019est l\u2019image m\u00eame d\u2019une culture originale qui ne veut pas se laisser r\u00e9duire \u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>11 octobre 1963 disparaissaient en m\u00eame temps, \u00e0 quelques heures d\u2019intervalle, la chanteuse \u00c9dith Piaf et le po\u00e8te Jean Cocteau qui aurait eu le temps de dire : \u00ab c\u2019est le bateau qui ach\u00e8ve de couler \u00bb. \u00c0 la peine des uns s\u2019ajoutait celle des autres, comme si on reprochait \u00e0 la mort de ramasser &hellip; <a href=\"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2017\/12\/06\/lecrivain-et-le-chanteur\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;L&rsquo;\u00c9CRIVAIN ET LE CHANTEUR&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-171","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-autres-propos-societe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=171"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":254,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171\/revisions\/254"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=171"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=171"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=171"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}