{"id":641,"date":"2020-03-15T17:09:30","date_gmt":"2020-03-15T16:09:30","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=641"},"modified":"2020-03-15T17:09:31","modified_gmt":"2020-03-15T16:09:31","slug":"philosophes-par-necessite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2020\/03\/15\/philosophes-par-necessite\/","title":{"rendered":"PHILOSOPHES PAR N\u00c9CESSIT\u00c9"},"content":{"rendered":"<p>Du temps o\u00f9 l\u2019on apprenait les fables de La Fontaine par c\u0153ur (mais peut-\u00eatre en est-il toujours ainsi\u00a0?) on apprenait celles des \u00ab\u00a0animaux malades de la peste\u00a0\u00bb. Et comme toujours, c\u2019\u00e9tait pour en tirer une morale\u00a0; rappelez-vous\u00a0: \u00ab\u00a0selon que vous serez puissant ou mis\u00e9rable\u2026etc\u00a0\u00bb Mais ce n\u2019est pas ce qui nous retiendra d\u2019abord ici. Ce sont les premiers vers de cette fable, les voici\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0un mal qui r\u00e9pand la terreur\/mais que le ciel en sa fureur\/inventa pour punir les crimes de la terre,\/ la peste\u2026\/\u00a0\u00bb Je fais cette allusion pour la bonne raison que jusqu\u2019\u00e0 une \u00e9poque r\u00e9cente, disons jusqu\u2019au XX\u00b0 si\u00e8cle on avait tendance \u00e0 donner une explication \u00e0 la pr\u00e9sence du mal ou du malheur des temps\u00a0: la culpabilit\u00e9 des hommes.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>La religion qui inventa le p\u00e9ch\u00e9 y \u00e9tait pour quelque chose certes, mais m\u00eame si la religion s\u2019est affaiblie en pays la\u00efque, la mentalit\u00e9 de culpabilit\u00e9 n\u2019a pas disparu pour autant. Beaucoup vous diront que ce qui nous arrive a \u00e0 voir avec le capitalisme mondialis\u00e9, les \u00e9changes multipli\u00e9s, la diff\u00e9rence des environnements sanitaires, bref l\u2019industrie humaine dans sa coupable activit\u00e9. Le fait est que les choses ont beau changer, la r\u00e9action profonde des hommes devant la fatalit\u00e9, elle, ne change pas et ce d\u2019autant moins que comme le dit encore La Fontaine\u00a0dans sa fable\u00a0: \u00ab\u00a0ils ne moururent pas tous, mais tous \u00e9taient frapp\u00e9s\u00a0\u00bb. Le fabuliste observait les calamit\u00e9s des temps de peste, mais ce qui nous arrive avec le coronavirus y ressemble bougrement. Alors, ferons-nous comme dans la fable, apr\u00e8s avoir cherch\u00e9 le bouc \u00e9missaire, dirons-nous finalement\u00a0: Haro sur le baudet, ou pas\u00a0? L\u2019avenir le dira.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent lui, est fait d\u2019inqui\u00e9tude et c\u2019est de ce sentiment dont j\u2019ai envie de parler. Car nous ressentions bien, de temps en temps de l\u2019inqui\u00e9tude pour ceci ou cela, mais en l\u2019absence de guerre ou de menace de guerre comme l\u2019ont connu nos anciens, nos inqui\u00e9tudes collectives, pour s\u00e9rieuses qu\u2019elles soient n\u2019\u00e9taient en g\u00e9n\u00e9ral que passag\u00e8res. Bien s\u00fbr, il y a les inqui\u00e9tudes individuelles et personnelles, celles qui nous affectent devant les signes de la maladie ou de la fin de vie de nos proches, mais l\u2019inqui\u00e9tude vitale comme telle, l\u2019inqui\u00e9tude qui touche au sens m\u00eame de notre existence, convenons que la science, les progr\u00e8s de la m\u00e9decine et de la recherche en ont recul\u00e9 la crainte. Nous avons pris l\u2019habitude de voir l\u2019homme surmonter tous les obstacles au point que certains tenants du \u00ab\u00a0transhumanisme\u00a0\u00bb imaginaient hier encore tranquillement que l\u2019homme, r\u00e9par\u00e9, remplac\u00e9, adapt\u00e9, robotis\u00e9, hybrid\u00e9, pourrait vivre mille ans en ayant \u00e9radiqu\u00e9 la maladie\u00a0!<\/p>\n<p>Et puis voil\u00e0 qu\u2019une simple grippe, port\u00e9e par cet ennemi \u00e9ternel et consanguin qui est propre \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce des vivants, le virus, de quelque nom qu\u2019on le d\u00e9signe &#8211; et il s\u2019en invente chaque ann\u00e9e un nouveau &#8211; vient rappeler \u00e0 l\u2019homme, sa fragilit\u00e9, sa mortalit\u00e9 et du m\u00eame coup sa finitude. \u00ab\u00a0Fragilit\u00e9 de l\u2019homme\u00a0\u00bb, dit Pascal, auquel les \u00e9v\u00e8nements du monde rappellent \u00ab\u00a0le caract\u00e8re mortel de son existence\u00a0\u00bb. Les hommes des \u00e9poques anciennes o\u00f9 l\u2019on n\u2019allait gu\u00e8re au-del\u00e0 de 50 ans ont v\u00e9cu la plupart du temps avec cette angoisse et les grands philosophes ont, tous ou \u00e0 peu pr\u00e8s, signal\u00e9 que vivre c\u2019\u00e9tait\u00a0: \u00ab\u00a0\u00eatre pour la mort\u00a0\u00bb ou que \u00a0philosopher c\u2019\u00e9tait, \u00ab\u00a0apprendre \u00e0 mourir\u00a0\u00bb. Nos temps qui sont parfois plus dramatiques ont \u00e9lud\u00e9 cette question. Voil\u00e0 qu\u2019elle revient sous forme d\u2019inqui\u00e9tude existentielle.<\/p>\n<p>L\u2019in-qui\u00e9tude qui nous sort de ce repos qu\u2019on d\u00e9signe en latin par \u00ab\u00a0quies\u00a0\u00bb, traduit notre r\u00e9action devant un danger dont on nous instruit de mani\u00e8re permanente, insidieuse, obs\u00e9dante, nourrie de chiffres effrayants et dont le risque peu \u00e0 peu se rapproche de nous. Nos pens\u00e9es, nos \u00e9motions, nos r\u00e9flexions s\u2019en nourrissent et \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les cha\u00eenes d\u2019information tournent en boucle avec les m\u00eames messages, nous ali\u00e8nent, nous obs\u00e8dent, provoquant notre nervosit\u00e9 et notre peur. La peur de l\u2019autre d\u2019abord. Pour une soci\u00e9t\u00e9 obs\u00e9d\u00e9e jusqu\u2019au ridicule par \u00ab\u00a0l\u2019autre en tant que tel\u00a0\u00bb, voici que soudain la prophylaxie de la survie sociale passe par le fait de s\u2019en tenir \u00e0 distance, de s\u2019en laver les mains (geste biblique comme on sait)\u00a0: \u00ab\u00a0moi, tant que j\u2019ai un comportement hygi\u00e9nique, cela ne me concerne pas\u00a0\u00ab\u00a0! Ce tourment, cette angoisse devant ce qui va advenir, qui va fatalement nous atteindre, provoque un comportement anxiog\u00e8ne et bient\u00f4t pathologique.<\/p>\n<p>Qu\u2019importe que l\u2019on dise aussi\u00a0: au fond compte tenu du nombre, m\u00eame si nous sommes tous susceptibles d\u2019\u00eatre malades, la grande majorit\u00e9 s\u2019en gu\u00e9rit et le nombre de morts ramen\u00e9 \u00e0 ceux des grippes pr\u00e9c\u00e9dentes, n\u2019est gu\u00e8re plus \u00e9lev\u00e9. Mais il est vrai qu\u2019il y a cette cat\u00e9gorie de personnes dites \u00e2g\u00e9es qui est une cible plus expos\u00e9e qu\u2019une autre. Cela doit-il nous plonger dans le d\u00e9sespoir\u00a0?<\/p>\n<p>Ce malaise li\u00e9 \u00e0 notre condition humaine ne doit-il pas \u00eatre au contraire l\u2019occasion de m\u00e9diter un peu sur notre statut d\u2019\u00eatres vivants\u00a0? L\u2019inqui\u00e9tude n\u00e9e des circonstances n\u2019est pas loin de l\u2019inqui\u00e9tude m\u00e9taphysique li\u00e9e au sentiment que nous sommes mortels et solidaires, appartenant \u00e0 une esp\u00e8ce soumise aux rigueurs de sa nature mais capable d\u2019en penser les limites. L\u2019inconfort de notre situation pr\u00e9sente peut faire de nous \u00e0 notre corps d\u00e9fendant peut-\u00eatre, des philosophes de l\u2019existence\u2026 par n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du temps o\u00f9 l\u2019on apprenait les fables de La Fontaine par c\u0153ur (mais peut-\u00eatre en est-il toujours ainsi\u00a0?) on apprenait celles des \u00ab\u00a0animaux malades de la peste\u00a0\u00bb. Et comme toujours, c\u2019\u00e9tait pour en tirer une morale\u00a0; rappelez-vous\u00a0: \u00ab\u00a0selon que vous serez puissant ou mis\u00e9rable\u2026etc\u00a0\u00bb Mais ce n\u2019est pas ce qui nous retiendra d\u2019abord ici. 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