{"id":661,"date":"2020-06-06T19:55:06","date_gmt":"2020-06-06T17:55:06","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=661"},"modified":"2020-06-06T19:55:06","modified_gmt":"2020-06-06T17:55:06","slug":"un-fauteuil-sur-trois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2020\/06\/06\/un-fauteuil-sur-trois\/","title":{"rendered":"UN FAUTEUIL SUR TROIS !"},"content":{"rendered":"<p>D\u2019abord la bonne nouvelle\u00a0: on rouvre les salles de spectacle\u00a0! Ensuite la mauvaise\u00a0: oui mais un fauteuil sur trois et un masque sur le visage. Diable\u00a0! On ne va plus savoir si Arlequin est sur la sc\u00e8ne ou dans la salle\u00a0!<\/p>\n<p>Mais gardons la bonne nouvelle\u00a0: on rouvre\u00a0! On sait d\u00e9j\u00e0 malgr\u00e9 tout qu\u2019en maints endroits (non subventionn\u00e9s ou peu) l\u2019\u00e9quilibre des recettes et des d\u00e9penses ne sera pas atteint, et que cela ne pourra durer longtemps comme \u00e7a, mais tout le monde a envie de rouvrir, de voir du monde dans les salles, de retrouver\u2026le public.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on se rend compte que le spectacle, et singuli\u00e8rement le th\u00e9\u00e2tre, est une c\u00e9r\u00e9monie qui se joue \u00e0 trois\u00a0: le po\u00e8te, l\u2019acteur, le public. Giraudoux ou Claudel ont dit cela tr\u00e8s bien, et m\u00eame L\u00e9vi-Strauss \u00e9tudiant les soci\u00e9t\u00e9s primitives qui constatait que tout rituel est triangulaire\u00a0: le patient, l\u2019officiant, le public (le Vaudou par exemple), que l\u2019un d\u2019entre eux fasse d\u00e9faut et le rite \u00e9choue, la repr\u00e9sentation n\u2019a pas lieu d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>Le public, c\u00f4t\u00e9 incontournable du triangle est au fondement de l\u2019acte artistique\u00a0; c\u2019est pour lui que le spectacle a lieu. Le public compte.<\/p>\n<p>Nous l\u2019avons tous remarqu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9vocation d\u2019un spectacle qui se donne quelque part, la question la plus souvent pos\u00e9e est\u00a0:\u00a0-\u00ab\u00a0 Y\u2019a du monde\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0-Oui, c\u2019est plein\u00a0!\u00a0\u00bb R\u00e9ponse qui r\u00e9sume \u00e0 elle-seule le succ\u00e8s. Le public est la mani\u00e8re subtile dont une masse de gens venus de tous horizons et qui ne se connaissent m\u00eame pas bien souvent deviennent par la magie d\u2019un lieu et d\u2019un soir, une entit\u00e9 culturelle. Le public est constitutif du fait th\u00e9\u00e2tral ou musical comme tel. Les applaudissements en sont en quelque sorte l\u2019exutoire \u00e9motionnel et ce rituel des saluts \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne, un peu ridicule il faut dire, un peu d\u00e9suet, o\u00f9 les acteurs viennent saluer \u00e0 la fin de la repr\u00e9sentation, o\u00f9 le public les rappelle et les rappelle encore s\u2019il est satisfait, en est la preuve. Pas de spectacle donc sans public actif.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 l\u2019inqui\u00e9tude\u00a0? Comment cela va-t-il se passer avec un public baillonn\u00e9, espac\u00e9, cantonn\u00e9\u00a0? Comment va circuler la connivence avec les acteurs, l\u2019\u00e9motion. Comment va \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9 l\u2019art de la repr\u00e9sentation\u00a0? Oh, sur sc\u00e8ne, pas de probl\u00e8me, l\u2019inventivit\u00e9 des metteurs en sc\u00e8ne et des acteurs est telle qu\u2019on verra toutes les combinaisons possibles se r\u00e9aliser et nous plaire sans doute, mais le public\u00a0? Les salles de spectacle n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues depuis qu\u2019elles existent pour mettre les gens \u00e0 part, \u00e9loign\u00e9s les uns des autres. Certes, le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019Italienne mettait bien le peuple au parterre et souvent debout, les nobles sur sc\u00e8ne et les bourgeois au balcon, mais c\u2019\u00e9tait la stratification sociale des gens de l\u2019\u00e9poque qui faisaient soci\u00e9t\u00e9 de cette mani\u00e8re dans la vie courante. Mais dans nos soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques, c\u2019est autre chose\u00a0: le fait d\u2019\u00eatre ensemble, constitutif de la souverainet\u00e9 politique l\u2019est aussi de sa repr\u00e9sentation sur la sc\u00e8ne du spectacle.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 donc la difficult\u00e9 et l\u2019\u00e9preuve actuelle du spectacle vivant.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Le cin\u00e9ma c\u2019est autre chose. L\u2019\u00e9cran une fois allum\u00e9, la salle est dans le noir et dans bien des salles, les fauteuils sont si profonds qu\u2019on en oublie m\u00eame parfois qu\u2019on a un voisin de si\u00e8ge\u00a0! Au cin\u00e9ma, on est invit\u00e9s \u00e0 dispara\u00eetre en tant que public. On n\u2019emploie plus le terme, l\u2019avez-vous remarqu\u00e9, on parle de spectateurs, c\u2019est un terme juste, c\u2019est celui qui regarde, dont l\u2019\u00eatre est d\u00e9fini par ce fait\u00a0: regarder. Et il regarde quoi au juste\u00a0? Une action en train de se d\u00e9rouler sur un \u00e9cran o\u00f9 jouent des ombres qui sont la r\u00e9plique virtuelle des acteurs. L\u00e0, pas de triangulation, l\u2019acteur sur \u00e9cran (sauf dans certains films de Woody Allen) n\u2019a aucun besoin du public qui le regarde, parfois en m\u00e2chant son Pop-corn. Le spectateur, n\u2019a nul besoin de manifester son approbation par des applaudissements au salut final\u00a0; il quitte g\u00e9n\u00e9ralement silencieux et la t\u00eate basse la salle de cin\u00e9ma par la sortie de secours comme s\u2019il l\u2019avait \u00e9chapp\u00e9 belle, alors qu\u2019au th\u00e9\u00e2tre, on sort par le grand hall, on rit on parle fort, on s\u2019interpelle. C\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent. C\u2019est pourquoi, \u00e0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s de la jauge, le cin\u00e9ma devrait mieux s\u2019en tirer que le spectacle vivant. Mais en principe seulement, car, durant notre confinement, il s\u2019est produit un autre ph\u00e9nom\u00e8ne\u00a0: la d\u00e9prise du grand \u00e9cran pour le petit, la reprise en main des consommateurs d\u2019images par les GAFA qui ont r\u00e9ussi enfin \u00e0 desserrer l\u2019\u00e9treinte de l\u2019exception culturelle en enjambant la r\u00e9glementation fran\u00e7aise et en vendant le cin\u00e9ma directement par l\u2019abonnement. Le pas principal a \u00e9t\u00e9 fait ces derni\u00e8res ann\u00e9es, restait \u00e0 fid\u00e9liser le public arraisonn\u00e9 \u00e0 l\u2019abonnement par \u00ab\u00a0la s\u00e9rie\u00a0\u00bb qui provoque une addiction aux personnages. Aussi bien la question pos\u00e9e aux salles de cin\u00e9ma est d\u2019une autre nature\u00a0: les spectateurs reviendront-ils marquer leur pr\u00e9f\u00e9rence pour le grand \u00e9cran ou se diront-ils avec l\u2019insouciance des consommateurs d\u2019images\u00a0: bah, je l\u2019ai sur mon \u00ab\u00a0smartphone\u00a0\u00bb ou ma t\u00e9l\u00e9 et si je me d\u00e9brouille bien, je l\u2019aurai pour rien. Autres temps, autres dangers.<\/p>\n<p>Alors contents d\u2019ouvrir\u00a0?<\/p>\n<p>Oui, mais anxieux\u00a0!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019abord la bonne nouvelle\u00a0: on rouvre les salles de spectacle\u00a0! Ensuite la mauvaise\u00a0: oui mais un fauteuil sur trois et un masque sur le visage. Diable\u00a0! On ne va plus savoir si Arlequin est sur la sc\u00e8ne ou dans la salle\u00a0! Mais gardons la bonne nouvelle\u00a0: on rouvre\u00a0! 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