{"id":747,"date":"2021-06-21T11:14:33","date_gmt":"2021-06-21T09:14:33","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=747"},"modified":"2021-06-21T11:14:34","modified_gmt":"2021-06-21T09:14:34","slug":"prends-garde-a-la-douceur-des-choses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2021\/06\/21\/prends-garde-a-la-douceur-des-choses\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0PRENDS GARDE \u00c0 LA DOUCEUR DES CHOSES\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>J&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;autre soir sur le boulevard des Pyr\u00e9n\u00e9es, les tilleuls embaumaient dans les bons soirs de juin, une petite foule se pressait aux terrasses, les Pyr\u00e9n\u00e9es commen\u00e7aient \u00e0 se voiler de brume, mais le regard pouvait encore deviner leur pr\u00e9sence au-del\u00e0 des collines en direction de Juran\u00e7on. On se r\u00e9citait des vers de Rimbaud ou de Toulet en compagnie d&rsquo;un auteur de passage, qui venait de signer son dernier livre dans une librairie de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous l&rsquo;amenions d\u00eener en ces lieux quidonnent \u00e0 Pau un charme de ville de province \u00e0 nul autre pareil.<\/p>\n\n\n\n<p>Le repas \u00e9tait gai, un verre de champagne accompagnait le p\u00e9tillant des conversations, on parlait litt\u00e9rature, musique, spectacle, tout ce dont le confinement nous avait priv\u00e9 trop longtemps, heureux du plaisir de pouvoir se r\u00e9unir \u00e0 nouveau en terrasse, pour d\u00eener dehors.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La soir\u00e9e s&rsquo;\u00e9ternisait avec la p\u00e9nombre qui montait, les tables se vidaient peu \u00e0 peu et des groupes de jeunes gens circulaient entre les tables et le boulevard. De l&rsquo;un de ceux-ci, se d\u00e9tacha un jeune homme qui s&rsquo;approcha de notre table et lan\u00e7a un bonsoir inattendu qu&rsquo;on lui rendit, suivi d&rsquo;un propos sec entre les dents : \u00ab\u00a0vous \u00eates en fin de vie, et nous on est l\u00e0\u00a0\u00bb ! L&rsquo;incongruit\u00e9, l&rsquo;inattendu, la surprise de l&rsquo;apostrophe, laissa les interlocuteurs stup\u00e9faits. Qu&rsquo;avaient-t-il entendu ? Avaient-ils bien compris ? D\u00e9j\u00e0 le gar\u00e7on s&rsquo;\u00e9loignait parmi les rires et les bourrades de ses camarades, bien content de la bonne blague servie \u00e0 cette table de bourgeois, laissant ladite tabl\u00e9e r\u00e9duite aux conjectures.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallut se r\u00e9p\u00e9ter ce qui avait \u00e9t\u00e9 dit avec ce ton d\u00e9tach\u00e9 et froid. \u00ab\u00a0Vous \u00eates en fin de vie et encore l\u00e0\u00a0\u00bb, vous occupez les tables et l&rsquo;espace. Voil\u00e0 qui a le m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre clair dit quelqu&rsquo;un. Pour ce jeune homme nous sommes de trop, nous sommes encore l\u00e0 et de trop. \u00c9trange tout de m\u00eame. Il est vrai que quelque convive aux cheveux blancs pouvait justifier l&rsquo;observation, mais manifestement cela allait plus loin. Qu&rsquo;est-ce qui pouvait avoir pouss\u00e9 ce gar\u00e7on \u00e0 cette agression verbale apparemment spontan\u00e9e, aussi inattendue qu&rsquo;un mauvais regard au d\u00e9but d&rsquo;une bagarre dans une improbable rencontre ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;envie, la jalousie peut-\u00eatre. Mais la table \u00e9tait fort modeste : pas de nappe blanche, pas de bougies, pas d&rsquo;ostentation, et du reste ce soir-l\u00e0, en cet endroit-l\u00e0,&nbsp;&nbsp;on servait des tapas, accessibles \u00e0 toutes les bourses. Nombre de jeunes gens, en couple ou entre amis, d\u00eenaient l\u00e0, quelque temps auparavant. Une bouteille de champagne, restant vide dans son seau, \u00e9tait peut-\u00eatre le signe qui avait entra\u00een\u00e9 la remarque. Mais non, dit quelqu&rsquo;un, ce n&rsquo;est pas la haine de classe ni celle des bourgeois qui s&rsquo;exprimait dans cette remarque mais plut\u00f4t une haine g\u00e9n\u00e9rationnelle, qu&rsquo;il faut bien appeler la haine des vieux ; trop de vieux dans la soci\u00e9t\u00e9, trop d&rsquo;inactifs, trop de retrait\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9. N&rsquo;a-t-on pas r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;envi pendant la pand\u00e9mie que les vieux s&rsquo;en sortaient mieux que les jeunes, qu&rsquo;ils \u00e9taient mieux lotis et que les jeunes souffraient davantage ? Voil\u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;\u00e9vidence. Mais enfin dit un autre, le respect d\u00fb \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge, aux cheveux blancs si on veut, qui \u00e9tait notre r\u00e8gle jusque-l\u00e0 ! Balivernes dit quelqu&rsquo;un : o\u00f9 est le respect aujourd&rsquo;hui ? \u00ab\u00a0Pousse-toi de l\u00e0 que je m&rsquo;y mette\u00a0\u00bb ! Et puis vous avez bien entendu ces mots : \u00ab\u00a0et nous, nous sommes l\u00e0\u00a0\u00bb, \u00e7a veut bien dire une chose : faites attention \u00e0 vous, vous ne faites pas assez attention \u00e0 nous, nous allons vous forcer \u00e0 faire attention \u00e0 nous, autres variantes de ces m\u00eames mots. Au fond c&rsquo;est logique dit quelqu&rsquo;un, on vient d&rsquo;entendre formuler ce qui se passe mais qui ne se dit pas, et que peut-\u00eatre le confinement a rendu plus aigu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et voil\u00e0 que cette soir\u00e9e qui avait bien commenc\u00e9 tournait \u00e0 la m\u00e9lancolie. Soudain il fit plus froid, plus sombre, les tilleuls de juin n&rsquo;\u00e9voqu\u00e8rent plus l&rsquo;\u00e9t\u00e9 mais la tisane. La fl\u00e8che de ce Parthe avait touch\u00e9 son but. Il allait falloir songer \u00e0 partir, \u00e0 se lever de table, \u00e0 laisser la place. Tout cela est dans l&rsquo;ordre des choses dit notre philosophe. Ce qui a chang\u00e9, ce n&rsquo;est pas tant le fait lui-m\u00eame, que la brutalit\u00e9 avec laquelle les choses sont dites. Comment appelait-t-on \u00e7a dans le temps o\u00f9 nous \u00e9tions civilis\u00e9s ? Le manque d&rsquo;\u00e9ducation, l&rsquo;impolitesse, l&rsquo;absence du respect d&rsquo;autrui peut-\u00eatre ? Que tout cela est loin. Les sauvageons qui ont pouss\u00e9 dans notre dos n&rsquo;ont plus le temps d&rsquo;apprendre, ni de temps \u00e0 perdre. Prenons-en notre parti sans amertume et sans illusion. On est toujours le vieux de quelqu&rsquo;un et le jeune d&rsquo;un autre. Ainsi va la vie qui transforme l&rsquo;un en l&rsquo;autre et toujours avec plus de violence, jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 celle-ci ne peut plus \u00eatre contenue dans la soci\u00e9t\u00e9. Nous n&rsquo;en sommes peut-\u00eatre pas si loin. \u00ab\u00a0Prends garde \u00e0 la douceur des choses\u00a0\u00bb disait d\u00e9j\u00e0 Paul-jean Toulet.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudra apprendre \u00e0 ne pas trop s&rsquo;attarder sur les terrasses quand le soir tombe sur la ville, comme tomb\u00e8rent ce soir-l\u00e0, nos illusions d\u00e9mocratiques .<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;autre soir sur le boulevard des Pyr\u00e9n\u00e9es, les tilleuls embaumaient dans les bons soirs de juin, une petite foule se pressait aux terrasses, les Pyr\u00e9n\u00e9es commen\u00e7aient \u00e0 se voiler de brume, mais le regard pouvait encore deviner leur pr\u00e9sence au-del\u00e0 des collines en direction de Juran\u00e7on. 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