{"id":865,"date":"2023-06-01T11:29:07","date_gmt":"2023-06-01T09:29:07","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=865"},"modified":"2023-07-01T11:30:35","modified_gmt":"2023-07-01T09:30:35","slug":"variations-litteraires-sur-la-robe-de-chambre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2023\/06\/01\/variations-litteraires-sur-la-robe-de-chambre\/","title":{"rendered":"VARIATIONS LITT\u00c9RAIRES SUR LA ROBE DE CHAMBRE"},"content":{"rendered":"\n<p>Voici un v\u00eatement que l\u2019on ne rev\u00eat que dans l\u2019intimit\u00e9 et qui garantit un temps de confort entre la nuit du pyjama et le jour de l\u2019habit qui sied aux circonstances. Un v\u00eatement du reste qui se porte aussi bien par l\u2019homme que par la femme. Luxe bourgeois, ou manie de s\u00e9dentaire&nbsp;? C\u2019est \u00e0 voir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les choses \u00e9taient plus claires au si\u00e8cle dernier et m\u00eame avant car ce v\u00eatement de d\u00e9lassement appara\u00eet au XVIII\u00b0 si\u00e8cle comme tel, mais c\u2019est au XIX\u00b0 qu\u2019il devient d\u2019usage plut\u00f4t masculin. On connaissait celui que porte Balzac dans la grande statue qu\u2019en fit Rodin o\u00f9 il le repr\u00e9sente emmitoufl\u00e9 dans cette houppelande \u00e0 capuchon comme celle que portent les moines pour la m\u00e9ditation et la pri\u00e8re. Balzac la rev\u00eatait la nuit pour son travail de for\u00e7at de l\u2019\u00e9criture. Diderot avait la m\u00eame habitude&nbsp;: une robe de chambre qu\u2019il ne faisait jamais laver&nbsp;; il disait d\u2019elle&nbsp;: \u00ab<em>Pourquoi ne l\u2019avoir pas gard\u00e9e&nbsp;? Elle \u00e9tait faite \u00e0 moi&nbsp;; j\u2019\u00e9tais fait \u00e0 elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le g\u00eaner&nbsp;; j\u2019\u00e9tais pittoresque et beau. L\u2019autre, raide, empes\u00e9e, me mannequine. Il n\u2019y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se pr\u00eat\u00e2t&nbsp;; car l\u2019indigence est presque toujours officieuse. Un livre \u00e9tait-il couvert de poussi\u00e8re, un de ses pans s\u2019offrait \u00e0 l\u2019essuyer. L\u2019encre \u00e9paissie refusait-elle de couler de ma plume, elle pr\u00e9sentait le flanc. On y voyait trac\u00e9s en longues raies noires les fr\u00e9quents services qu\u2019elle m\u2019avait rendus. Ces longues raies annon\u00e7aient le litt\u00e9rateur, l\u2019\u00e9crivain, l\u2019homme qui travaille. \u00c0 pr\u00e9sent, j\u2019ai l\u2019air d\u2019un riche fain\u00e9ant&nbsp;; on ne sait qui je suis&nbsp;<\/em>\u00bb.&nbsp; Pas de plus bel hommage \u00e0 ce v\u00eatement que celui-l\u00e0.&nbsp;Lisez donc ce petit bijou litt\u00e9raire, il en vaut la peine.*&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Andr\u00e9 Gide lui-m\u00eame se fit photographier en robe de chambre avec un bonnet de nuit sur la t\u00eate qu\u2019il avait chauve. C\u2019est que dans ces temps anciens et m\u00eame au XXe si\u00e8cle avant la g\u00e9n\u00e9ralisation du chauffage central on avait froid partout dans les maisons et surtout la nuit. Les \u00e9crivains insomniaques comme on sait, lev\u00e9s t\u00f4t ou bien avant le jour lorsqu\u2019ils \u00e9taient rappel\u00e9s par l\u2019\u00e9nergie cr\u00e9atrice vers la table et l\u2019encrier n\u2019avaient d\u2019autres moyens que la chaufferette et la robe de chambre pour ne pas mourir de froid.<\/p>\n\n\n\n<p>De nos jours les choses ont chang\u00e9 et en v\u00e9rit\u00e9 la robe de chambre a disparu des vestiaires au profit des peignoirs de bain lesquels \u00e9voquent toujours un peu le sanatorium ou la cure de thalassoth\u00e9rapie, ou alors les cabines de bain de la Belle \u00c9poque, \u00e0 la plage. Paul Morand grand voyageur et bon nageur en \u00e9tait un adepte. Mais c\u2019est suspendus \u00e0 la pat\u00e8re des salles de respiration dans les stations d\u2019altitude ou emmitouflant le corps des malades venus respirer l\u2019air des montagnes pour des atteinte pulmonaires avant qu\u2019on n\u2019ait \u00e9radiqu\u00e9 la tuberculose, que le peignoir, souvent en laine des Pyr\u00e9n\u00e9es, connut son heure de gloire. Il avait entre autres adeptes, Roland Barthes ou Thomas Mann ou encore Thomas Bernhardt qui sont peut-\u00eatre devenus \u00e9crivains dans cette housse qui les coupait du monde et les condamnait \u00e0 lire pendant des mois voire des ann\u00e9es avant d\u2019avoir retrouv\u00e9 leur souffle et leur sant\u00e9. Ne m\u00e9disons donc pas du peignoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, qui porte donc encore une robe de chambre&nbsp;? Des attard\u00e9s, des originaux, des d\u00e9licats, des bourgeois, des raffin\u00e9s, des rentiers, des oisifs, o\u00f9 cette forme d\u2019oisifs sur le tard qu\u2019on appelle des retrait\u00e9s aujourd\u2019hui&nbsp;d\u00e9sireux de jouir enfin de ce qu\u2019on imaginait \u00eatre le comble du luxe en lisant les magazines de l\u2019ancien temps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les autres au saut du lit et de la douche le temps d\u2019un petit d\u00e9jeuner aval\u00e9 sur le pouce et il est trop tard pour fl\u00e2ner dans la flanelle car il faut partir au travail. Le soir il est trop tard aussi pour enfiler ce v\u00eatement \u00e0 la diff\u00e9rence des Japonais habitu\u00e9s eux \u00e0 passer au bain puis d\u2019enfiler leur kimono avant de se mettre \u00e0 table en position de lotus comme on le voit dans les films d\u2019Ozu.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond, ce v\u00eatement d\u2019\u00e9crivain de l\u2019aube ou du soir, de l\u2019oisif h\u00e9sitant entre diverses activit\u00e9s inutiles, procrastinant sa vie des matin\u00e9es et des journ\u00e9es enti\u00e8res, celui du malade qui ne rev\u00eat plus d\u2019habits de ville n\u2019ayant plus de vie sociale \u00e0 mener, reste le plus secret de nos habits. Chacun y loge son corps selon les circonstances et l\u2019id\u00e9e qu\u2019il se fait de lui-m\u00eame li\u00e9 parfois \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9, parfois livr\u00e9 \u00e0 sa fantaisie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est la tenue d\u2019un temps qui s\u2019accordait du temps. Il n\u2019est pas certain qu\u2019il soit toujours d\u2019actualit\u00e9 et c\u2019est dommage car si nul n\u2019aurait l\u2019id\u00e9e de sortir ainsi v\u00eatu dans la rue, il appelle l\u2019intimit\u00e9 et par cons\u00e9quent il impose la pr\u00e9sence d\u2019un livre avec soi, ou tout autre chose. C\u2019est le dernier souvenir d\u2019un temps o\u00f9 le v\u00eatement s\u2019accordait \u00e0 l\u2019apparat secret des belles demeures. Avouez tout de m\u00eame que c\u2019est autre chose que ce jogging qui sent la sueur du sportif du dimanche et le flemmard en pantoufles devant sa t\u00e9l\u00e9vision. Mais ce que j\u2019en dis est sans doute une nostalgie litt\u00e9raire qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e par ce parfait&nbsp;&nbsp;&nbsp;com\u00e9dien en robe de chambre ou en burnous berb\u00e8re qu\u2019\u00e9tait devenu Pierre Loti, ayant amarr\u00e9 d\u00e9finitivement sa barque au port d\u2019attache de Rochefort, transformant sa demeure en mus\u00e9e parmi les tapis, les \u00e9toffes pr\u00e9cieuses et les d\u00e9guisements fantaisistes qui le faisaient encore voyager par procuration que je contemplais r\u00e9cemment dans une brochure c\u00e9l\u00e9brant son centi\u00e8me anniversaire.<\/p>\n\n\n\n<p><em>*Regrets sur ma vieille robe de chambre&nbsp;; \u00e0 ceux qui ont plus de go\u00fbt que de fortune.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Diderot<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici un v\u00eatement que l\u2019on ne rev\u00eat que dans l\u2019intimit\u00e9 et qui garantit un temps de confort entre la nuit du pyjama et le jour de l\u2019habit qui sied aux circonstances. 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