{"id":9,"date":"2009-07-26T00:00:00","date_gmt":"2009-07-26T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=9"},"modified":"2019-04-03T15:38:54","modified_gmt":"2019-04-03T13:38:54","slug":"avignon-63","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2009\/07\/26\/avignon-63\/","title":{"rendered":"AVIGNON 63"},"content":{"rendered":"<p>((\/public\/.AVIGNON_m.jpg|AVIGNON||AVIGNON, juil. 2009))La place devant le Palais des papes est vide et pourtant nous sommes le 18 Juillet, il est midi, et le festival bat son plein. Qu\u2019on se rassure, le soir venu, bateleurs, touristes et spectateurs occuperont \u00e0 nouveau l\u2019espace qui se partage entre soleil et mistral. Cependant cette image fait sens.<br \/>\n<!--more--><br \/>\nAvignon est et reste un chaudron ardent aux heures de son c\u00e9l\u00e8bre festival, cependant ce qu\u2019on y cuit, c\u2019est le th\u00e9\u00e2tre dans tous ses \u00e9tats, le th\u00e9\u00e2tre dans sa crue saisonni\u00e8re, le millier de troupes qui jouent \u00ab off \u00bb , le millier de spectacles par jour. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, le festival officiel d\u00e9roule ses spectacles s\u00e9lectionn\u00e9s pour spectateurs inform\u00e9s, professionnels et critiques ; deux mondes, pas si proches que cela en fin de compte, deux mondes qui expriment la contradiction d\u2019un th\u00e9\u00e2tre \u00ab populaire \u00bb et d\u2019une culture \u00ab pour tous \u00bb dont curieusement Avignon signe discr\u00e8tement le divorce. Alors, les sp\u00e9cialistes se r\u00e9unissent en conclaves comme au temps de la papaut\u00e9 et \u00ab papotent \u00bb sur l\u2019avenir de la culture. Comme chaque fois, la ronde des colloques, des r\u00e9unions politiques a repris. L\u2019heure est grave entend-on, le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique a repris la culture en main, la libert\u00e9 d\u2019expression est menac\u00e9e ou en voie de l\u2019\u00eatre, il faut se pr\u00e9parer \u00e0 la r\u00e9sistance. Les envoy\u00e9s du minist\u00e8re se font secouer et repartent penauds, la tribune est aux partis et aux syndicats, la masse des professionnels se conforte et se r\u00e9conforte, on p\u00e9titionne et l\u2019on r\u00e9dige des communiqu\u00e9s d\u00e9finitifs, la rentr\u00e9e sera chaude, un vent chaud passe dans les salles survolt\u00e9es. La gauche ici, et singuli\u00e8rement le PS, se refait une sant\u00e9 loin des d\u00e9chirements de la rue Solferino. Elle se voit revenir au pouvoir au milieu de ces artistes qu\u2019elle sait choyer, ces derniers font les yeux doux, qu\u2019ils soient militants ou pas, beaucoup r\u00eavent d\u2019\u00eatre ces \u00ab artistes organiques \u00bb comme il y eut \u00e0 l\u2019\u00e9poque r\u00e9volutionnaire les intellectuels \u00ab organiques \u00bb. Mais la r\u00e9volution est un horizon qui s\u2019est \u00e9loign\u00e9 et dont la visibilit\u00e9 est devenue probl\u00e9matique, alors le consensus se fait non en se tournant vers l\u2019avenir, mais vers le pass\u00e9, vers la sc\u00e8ne primitive, celle du meurtre initial. Le th\u00e9\u00e2tre convient bien \u00e0 cette approche puisque la trag\u00e9die n\u2019est autre chose qu\u2019un retour sur la faute primordiale : \u0152dipe, Oreste, M\u00e9d\u00e9e, toutes les grandes figures tragiques sont issues d\u2019une faute. La chr\u00e9tient\u00e9 fera de m\u00eame avec le p\u00e9ch\u00e9 originaire. Quant \u00e0 savoir ce qui aujourd\u2019hui et pour nous constitue cette faute, certains le sugg\u00e8rent ou l\u2019affirment comme Warlikovski en mettant la Shoah au c\u0153ur de cette culpabilit\u00e9 qui fait le fond de notre repr\u00e9sentation contemporaine. Le soir venu, le d\u00e9bat continue dans les salles de th\u00e9\u00e2tre Le th\u00e9\u00e2tre justement, il me semble que cette ann\u00e9e la question du th\u00e9\u00e2tre se pose plus frontalement qu\u2019auparavant. J\u2019en veux pour preuve, le choix d\u2019ouvrir la cour d\u2019honneur avec les textes de W.Mouawad par un th\u00e9\u00e2tre de la narration et du r\u00e9cit donc, de ponctuer le festival de lectures comme celle de J.Q Ch\u00e2telain lisant \u00ab ode maritime \u00bb de Pessoa. Mais c\u2019est aussi le retour de la r\u00e9f\u00e9rence tragique qu\u2019on trouve chez Warlikowski, chez J.Jouaneau ou Rahib Mrou\u00e9. Le retour sur les mythes, la faute et la violence en constituent le terrain, il y a l\u00e0 comme une volont\u00e9 de r\u00e9interroger le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il a surgi entre violence, rituel et langage pour en r\u00e9activer la force. En m\u00eame temps et curieusement, l\u2019\u00e9volution des langages sc\u00e9niques et les n\u00e9cessit\u00e9s de la repr\u00e9sentation moderne imposent le recours \u00e0 autre chose qu\u2019au langage articul\u00e9 de la parole po\u00e9tique. Lorsque Warlikowski ((A)Pollonia) veut mettre en r\u00e9sonance le mythe moderne et son \u00e9quivalent langage, il va en chercher les moyens dans la musique rock et dans le cin\u00e9ma et il n\u2019est pas le seul, comme si la parole du th\u00e9\u00e2tre, seule, \u00e9tait impuissante \u00e0 en canaliser les effets. Mouawad, lui, s\u2019exprime en po\u00e8te, il a une \u0153uvre, il est au c\u0153ur d\u2019une vision et il l\u2019exprime en \u00e9crivant et en mettant en sc\u00e8ne ce qui est un geste fort, mais singulier. Pourtant le th\u00e9\u00e2tre que l\u2019on c\u00e9l\u00e8bre en ces lieux reste le plus \u00e9nigmatique des arts, on a voulu lui faire servir la soci\u00e9t\u00e9 par une mise \u00e0 jour de ses contradictions dans le th\u00e9\u00e2tre politique ou populaire, mais le recul des esp\u00e9rances de changement et la fin des grands r\u00e9cits historiques ou la d\u00e9sillusion qui s\u2019attache \u00e0 leur fin ont chang\u00e9 la perspective. D\u00e9sormais, le th\u00e9\u00e2tre interroge l\u2019humain en tant que tel, soit qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019humanit\u00e9 ou qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019homme nu dans son aventure limit\u00e9e sur la sc\u00e8ne du monde. Mais comment faire langage et forme th\u00e9\u00e2trale de ces enjeux ou trop vastes ou trop intimes. On en voit la limite dans le spectacle de Pipo Del Bono par exemple qui s\u2019\u00e9puise \u00e0 vouloir m\u00e9langer le social et l\u2019intime et finit par nous exposer des corps nus, le sien et les autres : \u00ab Ecce Homo \u00bb et tout est dit. Mais c\u2019est bien court et l\u2019aveu est d\u2019impuissance, impuissance notamment du langage \u00e0 dire ce qu\u2019il y aurait \u00e0 dire. Car on voudrait que le th\u00e9\u00e2tre soit ce grand psychodrame collectif qui aille aux origines du mal et l\u2019exorcise par des rites et des paroles. Le th\u00e9\u00e2tre en son fonds originel est fondamentalement de cet ordre, mais comment se fait-il que le th\u00e9\u00e2tre contemporain s\u2019\u00e9puise \u00e0 s\u2019y essayer et n\u2019y parvienne pas ? Un grand po\u00e8te a \u00e9crit \u00ab nous avions trop pr\u00e9sum\u00e9 du masque et de l\u2019\u00e9crit \u00bb, c\u2019est sans doute cela. Peut-\u00eatre nous faut-il consentir \u00e0 consid\u00e9rer que le th\u00e9\u00e2tre n\u2019a pas de fonction r\u00e9demptrice, n\u2019a pas de mission sociale particuli\u00e8re et qu\u2019il est un mode parmi d\u2019autres de repr\u00e9sentation \u00e0 la recherche de la pertinence de ses formes afin de pouvoir dire ce qu\u2019il en est du fait de vivre dans un monde d\u00e9sert\u00e9 par les dieux. \u00c0 certaines \u00e9poques, ce vide a fait sens, \u00e0 d\u2019autres il est devenu sans signification particuli\u00e8re. Mais le fait que des hommes et des femmes s\u2019activent \u00e0 en ranimer la flamme doit nous convaincre que cette forme \u00ab anachronique \u00bb n\u2019est pas morte. Alors on attend d\u2019autres arts qu\u2019ils nous fassent signe et c\u2019est le cas avec ce surprenant spectacle de Flamenco, de danse pure on devrait dire, que nous a donn\u00e9 Isra\u00ebl Galvan \u00e0 la carri\u00e8re Boulbon. D\u00e9but en short et torse nu, un masque sur le visage et pieds dans le sable, le danseur trace les signes cabalistiques de la danse. Ainsi I.Galvan devient un faune qui sort \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la nuit et nous invite \u00e0 danser dans notre t\u00eate. S\u2019ensuivent des num\u00e9ros \u00e9poustouflants, d\u00e9monstration vertigineuse de danse Flamenco sur planches sonoris\u00e9es, silhouette de femme \u00e0 mantille noire ondoyant des hanches et claquant ses bagues comme des castagnettes, soutien des percussions et du chant avec cependant une In\u00e8s Bacan au-dessous de sa r\u00e9putation. Ce danseur donne le vertige, il r\u00e9cite et d\u00e9ploie une vari\u00e9t\u00e9 de registre de danse \u00e9tonnante : mouvements des bras d\u2019une souplesse et d\u2019une gr\u00e2ce infinie, virilit\u00e9 violente des \u00ab zapat\u00e9ado \u00bb et percussions des pieds avec toutes sortes de souliers de danse \u00e0 bouts ferr\u00e9s, jeu des pieds et torsions comme dans le but\u00f4 japonais, claquettes, et toujours cette fougue nerveuse, ce pi\u00e9tinement de pur-sang qu\u2019on entrave, ces charges de taureau dans l\u2019ar\u00e8ne. On croit que chaque s\u00e9quence va se clore et s\u2019apaiser mais c\u2019est chaque fois pour mieux repartir, relancer le danseur, plus haut, plus loin en lui et hors de lui. On voit \u00e7el\u00e0, on assiste \u00e0 cette m\u00e9tamorphose, ce danseur est un paratonnerre qui attire la foudre sur lui et nous transmet l\u2019onde de feu. Alors on comprend qu\u2019il y a une vision en lui, que cette vision vient de la Bible et que probablement cette \u00ab Apocalypse \u00bb \u00e0 lui, est moins ext\u00e9rieure qu\u2019il n\u2019y para\u00eet, qu\u2019elle le conduit en une spirale, une parabole, \u00e0 nous parler de la mort comme en parle aussi la tauromachie et en un sens le Flamenco. Il nous laisse \u00e0 la fin \u00ab groggy \u00bb apr\u00e8s avoir d\u00e9roul\u00e9  ses fastes fun\u00e8bres, la danse de ses compagnons, le chant dans la nuit et m\u00eame les sons incongrus du heavy metal et du violon qui lancent le chant du c\u00e9l\u00e9brissime \u00ab p\u00e8lerinage de Notre Dame du Rossio \u00bb cependant que coiff\u00e9 d\u2019un b\u00e9ret, il tambourine en dansant et jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9craser sur un tambour \u00ab basque ? \u00bb qu\u2019il finira par jeter. Finis les fifres et les tambourins, les cercueils apparaissent, il faut danser sur la mort ou avec elle pour finir par claquer des talons comme on claque des dents. On sort de l\u00e0 sonn\u00e9s, boulevers\u00e9s, \u00e9mus par un danseur de 36 ans, une perle noire au firmament  de la danse tout court. Et c\u2019est ainsi en ce 63\u00b0 anniversaire du Festival d\u2019Avignon, nous avons entrevu (car il est impossible de tout voir) comment le th\u00e9\u00e2tre pouvait \u00eatre aussi bien un d\u00e9cha\u00eenement de moyens technologiques, un danseur de solitudes ou un acteur nu sur un plateau. On aura compris que tout cela est d\u2019emballage, seul compte le fait que l\u2019on a quelque chose \u00e0 dire dans une forme ad\u00e9quate, mais cela, on le savait d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>((\/public\/.AVIGNON_m.jpg|AVIGNON||AVIGNON, juil. 2009))La place devant le Palais des papes est vide et pourtant nous sommes le 18 Juillet, il est midi, et le festival bat son plein. Qu\u2019on se rassure, le soir venu, bateleurs, touristes et spectateurs occuperont \u00e0 nouveau l\u2019espace qui se partage entre soleil et mistral. 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