{"id":950,"date":"2025-06-28T08:00:00","date_gmt":"2025-06-28T06:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=950"},"modified":"2025-06-27T18:50:09","modified_gmt":"2025-06-27T16:50:09","slug":"souvenir-dun-festivalier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2025\/06\/28\/souvenir-dun-festivalier\/","title":{"rendered":"SOUVENIR D&rsquo;UN FESTIVALIER"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/IMG_8751-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-951\" srcset=\"https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/IMG_8751-768x1024.jpg 768w, https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/IMG_8751-225x300.jpg 225w, https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/IMG_8751-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/IMG_8751-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/IMG_8751-1200x1600.jpg 1200w, https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/IMG_8751-scaled.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 709px) 85vw, (max-width: 909px) 67vw, (max-width: 984px) 61vw, (max-width: 1362px) 45vw, 600px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Comme les hirondelles qui pressent le vol avant les froids, comme les oiseaux migrateurs guid\u00e9s par un instinct ancien, tout v\u00e9ritable festivalier, \u00e0 l\u2019approche de l\u2019\u00e9t\u00e9, ressent ce fr\u00e9missement l\u00e9ger mais obstin\u00e9 dans les jambes, ce picotement dans tout le corps, cet appel int\u00e9rieur qui le pousse \u2014 irr\u00e9sistiblement \u2014 vers les terres de festivals. Terres nombreuses aujourd\u2019hui, diss\u00e9min\u00e9es aux quatre coins du pays et bien au-del\u00e0, mais dont le sol proven\u00e7al reste, pour beaucoup, le c\u0153ur battant, le centre magn\u00e9tique de cette transhumance estivale. Avignon, Orange, Arles, Montpellier\u2026 Et puis les villages alentour, petites escales devenues, au fil du temps, indispensables. L\u00e0 o\u00f9, dans la touffeur des pierres chaudes et l\u2019ombre avare des platanes, se croisent joyeusement touristes \u00e9gar\u00e9s et professionnels aguerris, artistes et spectateurs, techniciens, r\u00eaveurs, badauds, chacun avan\u00e7ant \u00e0 son rythme, dans cette grande ruche bruissant de sons, de rires et parfois de solitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Je viens d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration qui n\u2019a pas vu na\u00eetre les festivals, mais qui les a vus fleurir. Les premiers datent de l\u2019apr\u00e8s-guerre : Avignon en 1947, port\u00e9 par la volont\u00e9 in\u00e9branlable de Jean Vilar, Aix-en-Provence en 1948, et puis, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, dans les d\u00e9cennies suivantes, de plus en plus nombreux, jusqu\u2019\u00e0 ce que les ann\u00e9es 1980 en soient satur\u00e9es. Pourtant, le signal originel n\u2019est pas venu de France. Il nous est parvenu d\u2019outre-Atlantique, de cette Am\u00e9rique o\u00f9, en 1969, \u00e0 Woodstock, une jeunesse d\u00e9senchant\u00e9e mais ardente s\u2019\u00e9tait rassembl\u00e9e pour inventer, sans le savoir, le mod\u00e8le moderne du rassemblement festif. L\u00e0-bas, au milieu des champs d\u00e9tremp\u00e9s, naissaient sous le ciel orageux les figures nouvelles de la r\u00e9volte douce : la guitare \u00e9lectrique, la pop, la contre-culture, et cette colombe blanche pos\u00e9e sur une hampe de guitare, ic\u00f4ne fragile mais tenace de la paix r\u00eav\u00e9e. Image puissante, que Picasso avait d\u00e9j\u00e0 pressentie en 1949. Image fondatrice, qui allait traverser l\u2019Atlantique pour s\u2019installer durablement dans l\u2019imaginaire collectif.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en ce temps-l\u00e0, ici, les choses \u00e9taient plus simples, plus modestes, plus proches. J\u2019avais \u00e0 peine vingt ans. Je r\u00eavais de th\u00e9\u00e2tre, j\u2019avais entendu les noms de Vilar, du TNP, je savais qu\u2019Avignon \u00e9tait le lieu o\u00f9 il fallait \u00eatre. La ville aux trois cl\u00e9s bruissait du souffle d\u2019une autre \u00e9poque. La place de l\u2019Horloge dormait encore sous ses platanes, la cour d\u2019honneur du Palais des Papes n\u2019avait pas encore c\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019hyst\u00e9rie des foules, et les trompettes de Maurice Jarre ne r\u00e9sonnaient qu\u2019\u00e0 la nuit tomb\u00e9e. Si l\u2019on \u00e9tait un peu malin, un peu rus\u00e9, on pouvait se glisser dans l\u2019enceinte, au loin, pour observer Vilar et ses com\u00e9diens r\u00e9p\u00e9ter dans la lumi\u00e8re oblique de la fin du jour. Le Festival f\u00eatait alors sa vingti\u00e8me \u00e9dition. Sa notori\u00e9t\u00e9 croissait, doucement, comme une promesse. Et nous, nous \u00e9tions jeunes, et nous croissions avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un bonheur, sans m\u00e9lange ni fatigue, que d\u2019errer de ville en ville, de spectacle en spectacle, entre les ruines romaines et les cours d\u2019\u00e9cole reconverties, sous les fontaines moussues d\u2019Aix, devant le mur antique d\u2019Orange, ou dans la touffeur d\u2019Arles \u00ab&nbsp;l\u00e0 o\u00f9 roule le Rh\u00f4ne&nbsp;\u00bb comme disait Pr\u00e9vert. L\u00e0, aux \u00ab Rencontres de la photographie \u00bb, on d\u00e9couvrait les images du monde, projet\u00e9es la nuit aux ar\u00e8nes. On y croisait, Lucien Clergue et Michel Tournier,\u2014 les fondateurs d\u2019un festival qui allait lui aussi faire \u00e9cole. On pouvait encore, pour trois sous, repartir avec un tirage sign\u00e9 d\u2019un ma\u00eetre. C\u2019\u00e9tait un monde accessible, ouvert, chaleureux. Le pli \u00e9tait pris : moi, comme tant d\u2019autres, j\u2019\u00e9tais devenu un festivalier de l\u2019\u00e9t\u00e9. C\u2019\u00e9tait l\u2019entracte d\u2019une vie, d\u2019abord ordinaire, puis professionnelle. Et cet entracte, je le pensais alors \u00e9ternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les choses changent, vite, plus vite que nous ne l\u2019imaginions. D\u00e9j\u00e0, les signes s\u2019accumulaient. Lors des \u00e9v\u00e8nements de Mai 68, ces enfants g\u00e2t\u00e9s du refus, venaient contester Jean Vilar lui-m\u00eame, son Festival, son th\u00e9\u00e2tre populaire, ses valeurs. On hurlait dans la cour d\u2019honneur \u00ab Vilar, Salazar ! \u00bb, dans un raccourci qui tenait davantage de l\u2019injure imb\u00e9cile que de la critique. On voulait autre chose, un autre tempo, un autre rapport \u00e0 la sc\u00e8ne. Le th\u00e9\u00e2tre s\u2019ouvrait, explosait parfois. La contestation s\u2019invitait l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on venait encore pour la beaut\u00e9 du verbe et la puissance de la trag\u00e9die, l\u2019\u00e9motion du tragique ou le rire de la com\u00e9die .<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, peu \u00e0 peu, le mot \u00ab f\u00eate \u00bb \u2014 qui est dans le radical de \u00ab festival \u00bb \u2014 prenait le dessus. F\u00eate de tout, f\u00eate pour tous : la musique, le th\u00e9\u00e2tre, la rue, le cirque, les quartiers\u2026 L\u2019art reculait devant la communication, le sens devant le bruit. L\u2019\u00e9v\u00e9nement prenait le pas sur l\u2019\u0153uvre. Jack Lang au minist\u00e8re de la Culture qui sentait son \u00e9poque et voulait \u00ab&nbsp;changer la vie&nbsp;\u00bb lui aussi, venait acc\u00e9l\u00e9rer le mouvement. L\u2019\u00c9tat ouvrait les vannes, les collectivit\u00e9s suivaient, et les festivals se mirent \u00e0 pousser comme des coquelicots en juin. Certains voyaient le danger. Philippe Murray, avec son ironie cruelle et lucide, forgeait le concept d\u2019\u00ab Homo festivus \u00bb : ce nouvel homme post-historique, sans m\u00e9moire, ni sens tragique, qui ne vit que dans l\u2019instant, le pr\u00e9sent perp\u00e9tuel d\u2019un contentement sans trouble. Un homme sans ombre, disait-il. Et il avait raison. Mais peu l\u2019entendirent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin du si\u00e8cle, on comptait plusieurs milliers de festivals par an. Trop. L\u2019\u00c9tat a commenc\u00e9 \u00e0 trier, \u00e0 distinguer entre les festivals d\u2019art et ceux, plus touristiques, plus l\u00e9gers, qui avaient la faveur des \u00e9lus locaux et que les collectivit\u00e9s subventionn\u00e8rent en cons\u00e9quence relayant ainsi l\u2019\u00c9tat qui s\u2019en d\u00e9lestait.&nbsp;&nbsp;Dans l\u2019\u00e9poque r\u00e9cente qui est \u00e0 la crise, on en vit certains passer dans les mains du priv\u00e9, d\u2019autres virent leurs subventions fondre. On r\u00e9duisit les jauges, les ambitions, les dur\u00e9es. Avignon devint l\u2019exemple extr\u00eame : de cent spectacles, moiti\u00e9 \u00ab In \u00bb moiti\u00e9 \u00ab Off \u00bb, on passa \u00e0 plus de 10 000 spectacles dans le Off, dans un chaos joyeux mais incontr\u00f4lable. Louer un lieu devint une ruine. On venait davantage pour jouer que pour voir, pour participer que pour d\u00e9couvrir mais \u00e7a co\u00fbtait de plus en plus cher et les recettes ne suivaient pas. Le tourisme prenait le pas sur l\u2019exigence. L\u2019\u00e9conomie, sur l\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 moi, je suis devenu plus attentif, plus s\u00e9lectif. Je choisis mes festivals comme on choisit ses amis. Je privil\u00e9gie l\u2019ombre au soleil, l\u2019anisette sous les platanes \u00e0 la poussi\u00e8re des files d\u2019attente. Je ne suis plus de ceux qui courent de salle en salle, haletants. J\u2019ai connu tout cela. J\u2019en garde la saveur, mais aussi la fatigue. Pourtant, je continue. Je viens encore, parfois, \u00e9couter Yontcheva ou Netrebko chanter sous les \u00e9toiles, voir Warlikowski ou Ostermeier&nbsp;&nbsp;au th\u00e9\u00e2tre \u00e9couter Jordi Savall faire encore chanter la viole de gambe. Et quand les cigales couvrent l\u2019air d\u2019un op\u00e9ra, quand le chant d\u2019une diva se perd dans la chaleur du soir, alors je me souviens pourquoi j\u2019ai tant aim\u00e9 tout cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions une g\u00e9n\u00e9ration qui croyait \u00e0 l\u2019avenir, qui croyait que l\u2019art pouvait le nourrir, le fa\u00e7onner. Et m\u00eame si le monde ne ressemble plus \u00e0 ce que nous avions r\u00eav\u00e9, m\u00eame si le spectacle a souvent recouvert la pens\u00e9e, il reste, encore, dans le mot \u00ab festival \u00bb, une part de promesse, de myst\u00e8re, d\u2019enchantement. Et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup. Car il y a des mots \u2014 rares \u2014 qui, \u00e0 eux seuls, continuent de faire vibrer l\u2019esp\u00e9rance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme les hirondelles qui pressent le vol avant les froids, comme les oiseaux migrateurs guid\u00e9s par un instinct ancien, tout v\u00e9ritable festivalier, \u00e0 l\u2019approche de l\u2019\u00e9t\u00e9, ressent ce fr\u00e9missement l\u00e9ger mais obstin\u00e9 dans les jambes, ce picotement dans tout le corps, cet appel int\u00e9rieur qui le pousse \u2014 irr\u00e9sistiblement \u2014 vers les terres de festivals. &hellip; <a href=\"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2025\/06\/28\/souvenir-dun-festivalier\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;SOUVENIR D&rsquo;UN FESTIVALIER&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-950","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/950","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=950"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/950\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":953,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/950\/revisions\/953"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=950"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=950"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=950"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}