{"id":955,"date":"2025-07-11T17:40:43","date_gmt":"2025-07-11T15:40:43","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=955"},"modified":"2025-07-11T17:44:34","modified_gmt":"2025-07-11T15:44:34","slug":"tourisme-et-predation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2025\/07\/11\/tourisme-et-predation\/","title":{"rendered":"TOURISME ET PR\u00c9DATION"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"960\" height=\"687\" src=\"https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Fiat500ConvertibleCoupe-rear.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-956\" srcset=\"https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Fiat500ConvertibleCoupe-rear.jpg 960w, https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Fiat500ConvertibleCoupe-rear-300x215.jpg 300w, https:\/\/marcbelit.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Fiat500ConvertibleCoupe-rear-768x550.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 709px) 85vw, (max-width: 909px) 67vw, (max-width: 1362px) 62vw, 840px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em>Une\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fiat_500_Topolino\">Fiat 500 Topolino<\/a>\u00a0d&rsquo;un mod\u00e8le identique \u00e0 celui utilis\u00e9 par Nicolas Bouvier et Thierry Vernet dans leur p\u00e9riple automobile de 1953\/1954, photographi\u00e9e en 2009.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai v\u00e9cu les \u00e9t\u00e9s les uns derri\u00e8re les autres, \u00e0 peu pr\u00e8s comme tout le monde, lorsque j\u2019\u00e9tais jeune, curieux, avide de d\u00e9couvrir le monde et de le lire un peu. J\u2019avais lu&nbsp;<em>L\u2019\u00c9t\u00e9 grec<\/em>&nbsp;de Jacques Lacarri\u00e8re \u2014 un best-seller \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u2014 et, sur ses traces, j\u2019ai fait de la Gr\u00e8ce le but de mon premier grand voyage.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019y ai vu le Parth\u00e9non, bien s\u00fbr \u2014 \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on ne s\u2019y bousculait pas encore. J\u2019ai vu l\u2019Aurige de Delphes, les tombeaux de Myc\u00e8nes, mes premiers grands th\u00e9\u00e2tres antiques : Ioannina, le th\u00e9\u00e2tre de Dodone, o\u00f9 je crus trouver le ch\u00eane dont parle Platon (on voit ce que peut l\u2019imagination). \u00c0 \u00c9pidaure, j\u2019ai franchi les grilles \u00e0 l\u2019aube, comme un voleur, pour me retrouver seul dans la grande orchestra, lan\u00e7ant \u00e0 tue-t\u00eate un \u00ab \u00c9voh\u00e9 \u00bb tragique devant une assembl\u00e9e de corbeaux \u00e9berlu\u00e9s, qui, avant de s\u2019envoler, ont d\u00fb se demander quel fou gesticulait dans l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre vide.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai vu mes premi\u00e8res \u00e9glises byzantines, peupl\u00e9es de pr\u00eatres jeunes, en soutanes et chignons noirs, qu\u2019on aurait dits sortis d\u2019un film de Pasolini.<\/p>\n\n\n\n<p>En Italie, j\u2019ai vu S\u00e9geste et S\u00e9linonte. J\u2019ai vu Fra Angelico, seul, au couvent de San Marco. J\u2019ai vu les fresques de Giotto \u00e0 la chapelle Scrovegni de Padoue, ce lieu o\u00f9 la fresque devint tableau.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, le Taj Mahal s\u2019est offert \u00e0 moi dans le petit matin d\u2019Agra, puis le lac d\u2019Assouan et l\u2019h\u00f4tel Old Cataract, que voulut revoir une derni\u00e8re fois, avant de mourir, un pr\u00e9sident fran\u00e7ais. J\u2019ai arpent\u00e9 la grande muraille de Chine, au nord de P\u00e9kin. J\u2019ai parcouru le monde comme j\u2019ai pu \u2014 \u00e0 pied, \u00e0 v\u00e9lo, dans ma vieille 4L, et souvent dans l\u2019urgence.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019\u00e9tais pas Nicolas Bouvier. Je ne voyais pas le voyage comme un&nbsp;<em>usage du monde<\/em>, tel qu\u2019il l\u2019\u00e9crivit, dans ce livre que tous les jeunes gens d\u2019Europe \u2014 et d\u2019ailleurs \u2014 devraient lire s\u2019ils veulent \u00e9viter de se prendre pour Jack Kerouac. Le monde, alors, \u00e9tait \u00e0 d\u00e9couvrir, \u00e0 comprendre, \u00e0 aimer. Et pour ma g\u00e9n\u00e9ration, ce n\u2019\u00e9tait plus la guerre qui envoyait ses jeunes hommes dans les corps exp\u00e9ditionnaires, mais le d\u00e9sir du monde, et la d\u00e9couverte de la fraternit\u00e9 humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai fait tout cela sans jamais me croire privil\u00e9gi\u00e9. Je ne mesurais pas encore que le monde allait changer si vite. En une ou deux g\u00e9n\u00e9rations, il a bascul\u00e9 plus qu\u2019en plusieurs si\u00e8cles : la multiplication des \u00e9changes, les bouleversements technologiques, d\u2019abord l\u2019automobile, puis l\u2019avion, aujourd\u2019hui les r\u00e9seaux sociaux, ont mondialis\u00e9 l\u2019espace, aussi bien r\u00e9el que virtuel. Le monde est devenu village. Le connaissons-nous mieux pour autant ?<\/p>\n\n\n\n<p>S\u00fbrement pas. Mais nous en savons trop pour n\u2019en conna\u00eetre rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le moindre guide touristique nous explique aujourd\u2019hui mieux qu\u2019hier les grands sites, les chefs-d\u2019\u0153uvre du patrimoine mondial, mais tout le monde s\u2019y rue, non pour d\u00e9couvrir, mais pour v\u00e9rifier. On ne conna\u00eetra plus jamais le plaisir de voir ce \u00e0 quoi l\u2019on ne s\u2019attendait pas. Dois-je avouer que, franchissant pour la premi\u00e8re fois la porte du couvent San Marco \u00e0 Florence, je savais \u00e0 peine qui \u00e9tait Fra Angelico ? Aussi, quand je me trouvai face \u00e0 sa grande&nbsp;<em>Annonciation<\/em>, en haut de l\u2019escalier, je fus foudroy\u00e9 par la beaut\u00e9, la puissance du tableau, qui annon\u00e7ait bien d\u2019autres splendeurs du XVe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Je venais de comprendre ce que l\u2019art, la beaut\u00e9 et le patrimoine peuvent r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 la culture : soudain, on saisit pourquoi elle nous est indispensable. Une part de soi, de son histoire, de sa civilisation se r\u00e9v\u00e8le \u2014 par une empreinte ineffa\u00e7able.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 cela, d\u2019abord, que devraient servir les voyages.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019heure d\u2019Instagram, tout ce qui est visible, tout ce qui est d\u00e9sirable, tout ce qui est identifi\u00e9 est devenu banal. Il faut \u00ab avoir fait \u00bb l\u2019Italie, la Gr\u00e8ce, l\u2019Asie, l\u2019Am\u00e9rique, l\u2019Afrique\u2026 dans une fr\u00e9n\u00e9sie consum\u00e9riste qui efface toute barri\u00e8re : tout est disponible, partout, et \u00e0 des prix toujours plus bas.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui fut d\u2019abord un progr\u00e8s d\u00e9mocratique \u2014 le tourisme de masse \u2014 se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9sormais comme une pr\u00e9dation universelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lisais r\u00e9cemment que la caldeira de Santorin, avec ses coupoles bleues fig\u00e9es sur les couvertures de tous les guides, accueille chaque ann\u00e9e trois millions de visiteurs, pour un peu plus de dix mille habitants. Ayant moi-m\u00eame foul\u00e9 cette \u00eele il y a quelques ann\u00e9es \u00e0 peine, j\u2019y ai mesur\u00e9, comme \u00e0 Capri ou ailleurs, l\u2019ampleur du d\u00e9sastre \u2014 culturel, \u00e9cologique.<\/p>\n\n\n\n<p>On fait d\u00e9sormais payer 20\u202f\u20ac la visite de Santorin. Cela remplit les caisses, mais n\u2019arrange rien. La procession sinistre des touristes entre attrape-nigauds, pizzas molles et colifichets chinois, venus l\u00e0 pour une photo publi\u00e9e sur Instagram, est accablante.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, me direz-vous, j\u2019ai beau jeu de jouer les d\u00e9licats, moi qui ai profit\u00e9 d\u2019un monde encore ouvert. Tout le monde a le droit de voyager, bien s\u00fbr. Et comme nous sommes de plus en plus nombreux, il y a fatalement de plus en plus de touristes.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes. Mais que d\u00e9couvre le mouton lorsqu\u2019il broute en troupeau ?<\/p>\n\n\n\n<p>On peut toujours emprunter les chemins buissonniers. Et la jeunesse, lorsqu\u2019elle est belle, ouvre encore des perspectives inattendues. Mais le monde est devenu plus dangereux, moins amical, plus balis\u00e9 \u2014 peu propice \u00e0 l\u2019aventure individuelle sans risques.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense \u00e0 ce jeune homme parti \u00e0 v\u00e9lo jusqu\u2019en Iran. Il y a peu, il aurait \u00e9t\u00e9 accueilli comme partout : l\u2019\u00e9tranger y \u00e9tait re\u00e7u avec hospitalit\u00e9, comme un fr\u00e8re. Mais aujourd\u2019hui, il est en prison. Pour quel d\u00e9lit ? On ne le saura jamais. Il est devenu otage. Otage d\u2019un mot \u2014 l\u2019Occident \u2014 dans lequel le Sud global projette d\u00e9sormais son ennemi.<\/p>\n\n\n\n<p>Les grands ensembles g\u00e9opolitiques ont effac\u00e9 les fronti\u00e8res, mais aussi la bienveillance. On se parle plus qu\u2019avant, sans doute \u2014 mais en s\u2019envoyant des bombes \u00e0 la t\u00eate, plut\u00f4t que des toasts lev\u00e9s autour d\u2019un verre de raki.<\/p>\n\n\n\n<p>Si Nicolas Bouvier \u00e9tait encore vivant, il aurait, s\u00fbrement, quelques mots \u00e0 dire sur&nbsp;<em>l\u2019usage du monde<\/em>, \u00e0 l\u2019heure d\u2019un monde sans usages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une\u00a0Fiat 500 Topolino\u00a0d&rsquo;un mod\u00e8le identique \u00e0 celui utilis\u00e9 par Nicolas Bouvier et Thierry Vernet dans leur p\u00e9riple automobile de 1953\/1954, photographi\u00e9e en 2009. J\u2019ai v\u00e9cu les \u00e9t\u00e9s les uns derri\u00e8re les autres, \u00e0 peu pr\u00e8s comme tout le monde, lorsque j\u2019\u00e9tais jeune, curieux, avide de d\u00e9couvrir le monde et de le lire un peu. 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