{"id":974,"date":"2025-09-15T15:14:32","date_gmt":"2025-09-15T13:14:32","guid":{"rendered":"https:\/\/marcbelit.com\/?p=974"},"modified":"2025-09-15T15:14:33","modified_gmt":"2025-09-15T13:14:33","slug":"allo-maman-bobo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcbelit.com\/index.php\/2025\/09\/15\/allo-maman-bobo\/","title":{"rendered":"All\u00f4 maman, Bobo!&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p>On parle beaucoup de g\u00e9n\u00e9rations en cette rentr\u00e9e de septembre. Les uns accusent les boomers d\u2019avoir tout gard\u00e9, les autres accusent les mill\u00e9niaux d\u2019avoir tout g\u00e2ch\u00e9. Mais derri\u00e8re cette querelle un peu vaine, la rumeur est la m\u00eame : une plainte sourde, un g\u00e9missement de fond r\u00e9sonne dans les librairies comme dans la soci\u00e9t\u00e9. Dix, vingt romans, dans tous les rayons, en d\u00e9clinent la musique en cette rentr\u00e9e. Et ce refrain se r\u00e9sume \u00e0 quelques mots :&nbsp;<em>\u00ab All\u00f4 maman, all\u00f4 papa, bobo. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Comme si soudain une g\u00e9n\u00e9ration, celle qui s\u2019\u00e9tait crue libre, affranchie de tout lien, autosuffisante et ma\u00eetresse de son destin, se d\u00e9couvrait orpheline. \u00c0 cinquante ans pass\u00e9s, apr\u00e8s le parcours de la mi-vie, on se retourne et que voit-on derri\u00e8re soi ? Rien ou presque. L\u2019ind\u00e9pendance tant recherch\u00e9e s\u2019av\u00e8re une illusion ; la r\u00e9ussite \u00e9conomique ne compense ni la solitude ni la carence affective.&nbsp;On avait voulu se construire sans filiation, pire, la d\u00e9truire et voil\u00e0 qu\u2019on r\u00e9clame une origine, qu\u2019on veut des certitudes ou \u00e0 d\u00e9faut des t\u00e9moignages.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette g\u00e9n\u00e9ration n\u2019a pas voulu \u00eatre h\u00e9riti\u00e8re. On se souvient de Pierre Bourdieu, nettoyant au karcher l\u2019h\u00e9ritage bourgeois, d\u00e9non\u00e7ant la transmission \u00e9ducative comme une machine \u00e0 reproduction. H\u00e9ritiers&nbsp;? Non, merci. R\u00e9sultat : plus d\u2019h\u00e9ritiers, mais des d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s. On a cru se lib\u00e9rer, et l\u2019on se retrouve \u00e0 nu, priv\u00e9 de ce ciment invisible qu\u2019est la filiation. Car au fond, la question n\u2019est plus seulement : \u00ab Comment \u00eatre un individu libre et autonome ? \u00bb mais bien :&nbsp;\u00ab Quelle est mon origine, et qu\u2019est-ce qui me relie \u00e0 mes g\u00e9niteurs ? Comment puis-je me construire si je construis sur le sable ou sur du vide&nbsp;? \u00bb&nbsp;? Cette g\u00e9n\u00e9ration d\u2019individus qui se sont mu\u00e9s en atomes sociaux, libres et indiff\u00e9rents \u00e0 leur ascendance et m\u00eame parfois \u00e0 leur descendance, voil\u00e0 qu\u2019arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019automne, elle se met soudain \u00e0 \u00e9prouver un besoin de savoir non pas seulement ce qu\u2019elle est, mais pourquoi elle est devenue ce qu\u2019elle est.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 pourquoi la rentr\u00e9e litt\u00e9raire d\u00e9borde de plaintes et de regrets. Les claviers des \u00e9crivains, tremp\u00e9s de larmes ou secou\u00e9s de col\u00e8res impuissantes, t\u00e9moignent tous du m\u00eame besoin : retrouver une place&nbsp;dans la parent\u00e8le, et de pr\u00e9f\u00e9rence la premi\u00e8re, en tirer des larmes, des plaintes ou des accusations pour en faire des livres. Mais qui interroger&nbsp;dans ce silence des familles&nbsp;et dans cette fragmentation de la descendance&nbsp;?&nbsp;Anne Brest raconte son p\u00e8re breton au royaume de la patate ; Antony Passeron cherche celui qui s\u2019est volatilis\u00e9 ; Vanessa Schneider revient sur son p\u00e8re brillant et myst\u00e9rieux ; Am\u00e9lie Nothomb pleure la mort de sa m\u00e8re ; R\u00e9gis Jauffret publie \u00ab Maman \u00bb apr\u00e8s \u00ab Papa \u00bb et confesse que tout \u00e9crivain \u00e9crit d\u2019abord pour parler de sa m\u00e8re. \u00c0 leur suite, Emmanuel Carr\u00e8re met \u00e0 nu la figure imposante de la sienne, Rapha\u00ebl Enthoven scrute un corps qui s\u2019en va en morceaux comme une symphonie inachev\u00e9e, et Laurent Mauvignier re\u00e7oit le prix litt\u00e9raire du Monde pour \u00ab&nbsp;la maison vide&nbsp;\u00bb. Les exemples abondent, et la liste pourrait continuer longtemps<\/p>\n\n\n\n<p>Rien de nouveau, dira-t-on. La g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente avait fait de ses propres r\u00e8glements de comptes une mati\u00e8re romanesque. Pascal Bruckner, Dominique Fernandez, Alexandre Jardin et bien d\u2019autres avaient auscult\u00e9 des p\u00e8res collaborateurs, compromis ou coupables. Mais il y avait l\u00e0 une dimension historique, presque politique. Aujourd\u2019hui, la plainte a chang\u00e9 de registre. Elle n\u2019est plus tourn\u00e9e vers le p\u00e8re coupable, mais vers le parent absent. Plus de proc\u00e8s id\u00e9ologique, mais des litanies d\u2019orphelins. Et la litt\u00e9rature, devenue plus f\u00e9minine, plus sensible, plus psychologique, a ramen\u00e9 au centre le \u00ab Je \u00bb : ce sujet que le Nouveau Roman avait voulu effacer revient en force, mais sous le signe de la plainte. Et le public en redemande.<\/p>\n\n\n\n<p>Car il y a l\u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 plus large : nous sommes devenus des orphelins. La soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re r\u00e9sonne de cette absence. En politique aussi, le refrain est le m\u00eame. All\u00f4 papa bobo ! All\u00f4 De Gaulle, bobo, Giscard, Mitterrand, bobo\u2026 Rendez-nous l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous avions des chefs, des rep\u00e8res, une souverainet\u00e9, une stabilit\u00e9. Rendez-nous les temps o\u00f9 la France \u00e9tait gouvern\u00e9e, g\u00e9r\u00e9e, respect\u00e9e, puissante. M\u00eame refrain de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Rhin : les Allemands, eux aussi, appellent leur \u00ab&nbsp;Mutti&nbsp;\u00bb, les Anglais leur \u00ab&nbsp;Dame de fer&nbsp;\u00bb Chacun son image d\u2019\u00c9pinal de Latch\u00e9 ou de Colombey, chacun son \u00ab&nbsp;papa&nbsp;\u00bb ou sa \u00ab&nbsp;maman&nbsp;\u00bb symbolique, chacun son mythe fondateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 pourquoi cette rentr\u00e9e sonne plaintive. La litt\u00e9rature joue sa partition avec orchestre et la soci\u00e9t\u00e9 des lecteurs reprend le ch\u0153ur. Nous avons cru abolir toute d\u00e9pendance, nier l\u2019h\u00e9ritage, effacer la filiation. Mais \u00e0 l\u2019automne de la vie, les fant\u00f4mes reviennent et la comptine r\u00e9sonne, d\u00e9risoire et terrible : \u00ab All\u00f4 maman !&#8230; All\u00f4 papa !&#8230; bobo\u2026 \u00bb D\u00e9cid\u00e9ment cette g\u00e9n\u00e9ration m\u00e9rite bien son nom de \u00ab&nbsp;g\u00e9n\u00e9ration Bobo&nbsp;\u00bb, \u00e0 tous les sens du terme.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On parle beaucoup de g\u00e9n\u00e9rations en cette rentr\u00e9e de septembre. Les uns accusent les boomers d\u2019avoir tout gard\u00e9, les autres accusent les mill\u00e9niaux d\u2019avoir tout g\u00e2ch\u00e9. Mais derri\u00e8re cette querelle un peu vaine, la rumeur est la m\u00eame : une plainte sourde, un g\u00e9missement de fond r\u00e9sonne dans les librairies comme dans la soci\u00e9t\u00e9. 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