Trump, le prochain roi de Thulé ?

idole du royaume de Thulé (XII/XIV siècle) hauteur 10 cm environ (collection Vallois)

« Il était un roi de Thulé, Immaculé !… »

Ces vers de Jules Laforgue, poète de la décadence, né à Montevideo, passé par Tarbes comme Isidore Ducasse, portent en eux une plainte glacée, une musique de neige et d’exil. Thulé, ce royaume de glace et de blancheur, est moins un lieu qu’un état de l’âme : celui d’une pureté menacée, d’un monde à la fois lointain et fragile. Goethe, Nerval, les romantiques avant lui, avaient déjà convoqué cette figure du roi de Thulé immaculé, comme on évoque un dernier rempart contre la brutalité du réel.

Jules Laforgue n’imaginait pas qu’un jour, ce royaume poétique deviendrait l’objet d’une convoitise bien réelle : celle d’un prédateur capitaliste rêvant de s’emparer d’un territoire que l’ancien monde croyait imaginaire. Thulé est sortie du poème. Elle est devenue carte, route, gisement, enjeu stratégique. Elle est devenue proie.

C’est ici que la poésie rejoint l’ethnologie. Et qu’un autre grand texte surgit : Les Derniers Rois de Thulé de Jean Malaurie, publié chez Plon en 1955. Œuvre fondatrice d’une ethnologie immersive, ce livre donnait voix aux Inuits du Groenland, à ceux que l’histoire dominante ne voyait pas. Malaurie, fondateur de la collection Terre humaine, qui publierait « Tristes tropiques » de Lévi-Strauss ou « la paix blanche » de Robert Jaulin, entre autres, rappelait cette vérité simple et terrible : « Il n’y a pas de peuples primitifs, il n’y a que des peuples humiliés. »

Les Inuits — « les hommes » dans leur langue — furent les premiers habitants de l’Arctique, de l’Alaska au Groenland. Ils portent une langue, une histoire, une vision du monde, une culture artistique et spirituelle incomparable, une dignité aussi. En effet, la modernité industrielle n’a pas le monopole de la dignité humaine et le nombre d’habitants n’est pas un argument. Ce n’est pas la masse qui fonde la valeur, mais l’intensité spirituelle qu’un groupe humain donne à son expérience du monde. Cinquante mille porteurs d’une culture vivante valent davantage que cinquante millions d’êtres façonnés par l’abrutissement de la culture de masse.

La question est donc politique autant que culturelle : un peuple a-t-il le droit d’exister librement, dans sa singularité, ou doit-il se laisser acheter, conquérir, dissoudre ? L’offense est entière : ou vous vous vendez, ou l’on vous prend. Nous revoilà projetés des siècles en arrière. L’argument est toujours le même : « Ils sont si peu nombreux… » C’est n’avoir rien compris à la culture que de raisonner ainsi.

La lutte des Inuits n’est pas seulement une lutte territoriale. Elle est une lutte pour la survie culturelle. Elle est le miroir de ce qui nous arrive. Ce qui se joue au Groenland, comme en Ukraine du reste, dépasse les frontières locales : c’est la question de la survie culturelle et politique de l’Europe elle-même dans ses valeurs. Nous sommes sommés de nous aligner, de nous soumettre à une culture de masse américaine et à sa traduction idéologique et surtout à ses intérêts. L’alternative est claire : disparaître dans l’homogénéisation ou résister dans la singularité.

Dans cette course folle des nouveaux empires à la grandeur, ce n’est pas seulement la planète que l’on ravage, mais la diversité humaine que l’on condamne. Un colonialisme nouveau se met en place, y compris dans les pays qui furent jadis colonisés. Ironie tragique : l’ancien dominé devient dominateur. Le peuple du Mayflower, venu chercher une terre de liberté au nouveau monde, engendre aujourd’hui une logique d’arraisonnement planétaire. Vous me direz qu’il y a eu des précédents, mais on les a oubliés bien vite.

Lors de précédentes négociations dans la région, Louis XV aurait parlé du Canada (la nouvelle France) comme de « quelques arpents de neige » abandonnés aux Anglais, on connait la suite et notre pays garde toujours la nostalgie de sa « belle province ». Faut-il abandonner aujourd’hui quelques arpents de glace ? Mais on n’abandonne jamais seulement une terre : on abandonne une culture et une population à sa destruction programmée. L’occidentalisation du Groenland est déjà en marche certes. L’appropriation américaine en serait l’achèvement : l’effacement de sa singularité polaire.

L’Europe saura-t-elle lire dans ces événements la menace de sa propre situation, sa division d’abord puis son anéantissement comme entité politique ? Quelques hommes politiques, quelques intellectuels le voient et le disent. Mais les peuples, englués dans les enjeux du court terme, la classe politique engluée dans ses impasses démocratiques à l’Assemblée, en ont-ils conscience ? La guerre pour le contrôle des richesses et des flux n’est que la préparation de l’affrontement final des empires. Qui peut arrêter cette folie ?

Alors revient la voix du poète. Laforgue murmure :

« Soleil, soleil !
Moi je descends vers de nouveaux palais polaires,
Dorloter dans ce saint suaire
Votre cœur, bien en sang, en le berçant…
Il était un roi de Thulé, immaculé… »

Il est des jours où la poésie devient le dernier refuge contre le cynisme des dirigeants du monde. Non pour fuir, mais pour rappeler ce qui mérite encore d’être sauvé. Dans la neige de Thulé, ce n’est pas seulement un territoire qui risque de se perdre : c’est une part de notre humanité et de notre dignité. À moins d’un sursaut…

LA NOSTALGIE DE LA GRANDEUR

 

 
La grandeur est une maladie infantile des États et même des civilisations. Elle commence par une expansion, souvent une guerre, se poursuit par une saturation, et se termine par une défaite et des commémorations. On croit d’abord grandir en occupant l’espace. On finit par tenter de durer dans le temps, on accumule les preuves mémorielles, on construit des musées.
Le Louvre en est un symptôme. Non pas un musée parmi d’autres, mais le point d’aboutissement d’un long déplacement de la grandeur de la France : de la conquête vers la conservation, de l’Empire vers la mémoire. Neuf millions de visiteurs par an, chiffre fétiche, chiffre argument. La grandeur se mesure désormais à la fréquentation comme jadis elle se mesurait aux kilomètres carrés. Peu importe ce que l’on voit, pourvu que l’on soit nombreux à le voir. Quatre-vingts pour cent viennent pour la Joconde, quelques secondes, une photo, puis s’en vont. La grandeur s’est faite instant, trace numérique, preuve sociale.
Ce n’est pas un accident. C’est une logique.
Les empires ont toujours cru que la grandeur se confondait avec l’extension. Plus large, plus haut, plus loin. Jusqu’au moment où l’espace devient ingérable, les frontières indéfendables, l’hypertrophie mortelle. Tous ont fini de la même manière : par implosion ou par effacement. Mais l’idée de grandeur, elle, ne disparaît pas. Elle se déplace.
Quand la conquête devient impossible, la mémoire prend le relais.
Le musée est un empire désarmé. Il occupe ce que l’armée ne peut plus tenir. Là où l’on ne domine plus par la force, on rassemble par le récit. Le monde contemporain se partage de plus en plus nettement entre deux formes de puissance : celle qui continue de croire à la grandeur par la force militaire, et celle qui, ayant payé le prix des empires, mise désormais sur la puissance mémorielle. Les uns étendent leurs frontières. Les autres étendent leurs musées.
Ce n’est pas un hasard si les musées prolifèrent partout, y compris — et surtout — là où l’histoire impériale fut brève, douloureuse ou absente. Quand on n’a pas dominé, on expose. Quand on ne peut plus conquérir, on achète et on conserve. La mémoire devient une scène de rattrapage, un subterfuge historique. Le patrimoine, une compensation.
Le musée universaliste est ainsi une réponse pacifiée à une tentation ancienne : embrasser le monde. Non plus par la force, mais par la vitrine. Non plus par l’annexion, mais par la collection. Le Louvre n’est pas seulement un lieu de culture, c’est une cartographie symbolique du monde. Tout y est convoqué, classé, ordonné, toutes les civilisations y sont représentées avec plus ou moins d’ampleur. L’universel abstrait remplace l’universel impossible.
Mais cette grandeur-là a un coût.
À force d’accumuler, on écrase. À force d’englober, on neutralise. Les œuvres, arrachées à leurs usages, à leurs rites, à leurs silences, deviennent des objets de passage. Le sacré se transforme en information, la prière en regard, la ferveur en circulation. Les dieux de l’art survivent, certes, mais sous perfusion. Ils ont trouvé refuge dans ces vastes EHPAD culturels où l’on conserve ce qui a cessé de vivre, autrement.
On racontait qu’au musée Pouchkine, à Moscou, il fallut empêcher des vieilles Baboutchkas de s’agenouiller devant les icônes de Roublev. Elles n’avaient pas compris que le musée n’était pas une église. En réalité, elles avaient compris trop bien. Le musée est devenu l’église de remplacement des sociétés sécularisées. Une église sans transcendance, mais avec un prix d’entrée affiché au guichet.
On s’étonne ensuite que les musées cherchent à “se réveiller”, à “s’animer”, à “se rendre vivants”. Nuits au musée, performances, dispositifs immersifs. Comme si les œuvres dormaient. Comme si ce n’était pas plutôt notre rapport à elles qui s’était affadi. La grandeur n’est pas absente ; elle est diluée ou s’est empoussiérée.
Car la vraie grandeur n’est jamais dans l’addition. Elle est dans la tension. Non dans l’étendue, mais dans la densité. Les empires ont confondu grandeur et surface. Les musées risquent aujourd’hui de confondre grandeur et accumulation. Même erreur d’échelle, simplement déplacée.
Il existe pourtant une autre mesure. Celle du temps long, de la transmission lente, de l’œuvre qui résiste parce qu’elle continue de signifier. Les petites salles, les musées discrets, les lieux où l’on vient pour une seule œuvre parfois, rappellent cette évidence oubliée : on ne domine pas le temps, on l’habite.
La France connaît bien cette ambivalence. Vieille nation impériale devenue vieille nation muséale, elle oscille entre nostalgie de grandeur et lucidité tardive. Elle sait ce que coûtent les rêves d’expansion. Elle sait aussi que la mémoire peut être un refuge ou un alibi.
Les musées ne sont ni innocents ni coupables. Ils sont ce que deviennent les empires quand ils renoncent à la force sans renoncer à l’idée de grandeur. Ils sont la sagesse tardive d’une illusion persistante.
La folie de la grandeur ne disparaît jamais. Elle change simplement de forme.
 
 

Nous autres Européens

Getty images

Nous étions pourtant de bons Américains.
Formatés, nourris de culture américaine — une culture de plus en plus issue des mœurs que des œuvres, de la consommation plus que de la transmission intellectuelle. Fascinés par l’opulence, par le bien-être de masse produit par la démocratie et la vision capitaliste du monde, nous avions intégré l’idée que l’Europe, malgré son ancienneté, appartenait pleinement à cet ensemble que l’on appelait l’Occident. L’Occident global, pour reprendre l’expression de Vladimir Poutine, qui n’était pas entièrement fausse — du moins jusqu’à récemment.

Dans ce cadre, l’Europe-puissance avait cédé la place à l’Europe dépendante, à la « vieille Europe » selon la formule consacrée au moment de la guerre d’Irak. Une Europe-culture, Europe-musée, Europe-loisirs, ouverte aux touristes du monde entier et plus tard aux migrants venus y chercher une vie meilleure. Mais le monde lui-même, issu de l’Europe, s’organisait désormais selon une matrice largement américaine : l’économie de marché comme dogme de prospérité, la mondialisation comme horizon indépassable, les pays émergents — Chine et Asie en tête — comme usine du monde, chargée de produire les richesses imaginées par les ingénieurs occidentaux. À cela s’ajoutait la puissance militaire américaine, devenue de fait le gendarme du monde.

Après la chute du mur de Berlin et l’affaiblissement provisoire de la Russie, ce modèle semblait encore sans alternative. L’Europe lui laissa porter la charge de sa sécurité et, dans une certaine mesure, de sa prospérité. Certaines nations avaient même renoncé par traités à la puissance militaire pour se consacrer pleinement à la puissance économique. L’Allemagne, pour ne pas la nommer. Ainsi, le monde démocratique pacifié, sûr de ses valeurs, était devenu sans le savoir un protectorat américain.

Cet alignement ne fut pas seulement stratégique, il fut culturel. Les mœurs évoluèrent au rythme de l’influence américaine. Les réformes sociétales succédèrent aux réformes qui avaient en vue le progrès social et l’égalité. Les causes LGBT+, féministes et décoloniales devinrent causes nationales. Le rap remplaça la chanson, le tag la peinture, l’Eurovision elle-même se gagnait en anglais. La consommation se réorganisa selon le modèle industriel globalisé. Par une domination douce, presque invisible, l’Amérique réalisa ce que l’AMGOT de 1945 n’avait jamais réussi à imposer. Nous nous étions alignés culturellement au point parfois caricatural, avec le sentiment paradoxal d’être nous-mêmes comme jamais en étant devenus tout autres.

Pendant ce temps, le monde changeait.
La Chine, patiente et ambitieuse, se montrait bien plus déterminée que le Japon d’après-guerre, qui s’était contenté de s’aligner sur l’Amérique. Par imitation, pillage, contractualisation intelligente, obtention ou copie de brevets, le Chine elle, construisit une puissance économique, financière et militaire colossale. L’alliance du communisme politique et du capitalisme autoritaire tira le marché mondial dans le sens de son profit. Le système conçu par l’Occident produisait désormais ses propres concurrents. La Chine devenait un rival de l’Amérique.

C’est à ce moment que le modèle de la pax americana commença à se fissurer. Les États-Unis à partir de la présidence Obama, commencèrent à s’en alarmer, puis à son tour le trumpisme, au-delà de ses excès caricaturaux, marqua un renversement brutal : les dirigeants américains prirent conscience que le monde qu’ils avaient délibérément mis en place ne tournait plus à leur avantage. Non seulement il avait fait émerger des rivaux redoutables, mais il avait aussi exporté, sous le nom de wokisme, des valeurs que l’Amérique conservatrice et républicaine refusait désormais d’assumer chez elle et accusaient maintenant l’Europe de cultiver.

Singulier renversement de perspective : la vieille Europe, qui avait absorbé sans retenue la culture de masse américaine, se vit reprocher par ceux-là mêmes qui l’avaient inoculée d’en être devenue les représentants honnis. Ce qui avait été promu comme universel devenait subitement indésirable.

Dans le même temps, la question de la puissance redevenait centrale. La Russie, après une génération de retrait, reconstituait son appareil militaro-industriel et tentait de restaurer sa zone d’influence, jusqu’à faire la guerre à l’Ukraine en 2022 pour empêcher les anciens « peuples frères » de quitter définitivement son orbite. Ce retour brutal s’accompagnait d’une rupture assumée avec les influences venues d’Occident, tandis que l’Amérique, de son côté, se repliait sur une doctrine Monroe réactualisée, reformulée en MAGA, allant jusqu’à considérer la Russie non plus comme un ennemi, mais comme un partenaire potentiel face à la Chine.

Dans cette recomposition stratégique, la communauté européenne changeait de statut. Elle n’était plus protégée, mais concurrencée ; plus vraiment alliée, mais perçue comme un obstacle économique et idéologique. Aux yeux de Washington, elle devait redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un marché commun de proximité, simple appui à la puissance américaine dopée par les technologies des GAFA, non une puissance souveraine..

Affaiblie, divisée, contestée de toutes parts, ressentie par ses habitants comme une entité technocratique éloignée des peuples, l’Europe se mit à tanguer. Elle se découvrit ennemie d’elle-même, précisément parce qu’elle avait adopté le modèle américain. Ayant renoncé à faire l’Europe des nations, les Européens découvrirent qu’ils avaient bâti une pâle copie du modèle d’outre-Atlantique, sans la puissance qui l’accompagnait.

Milan Kundera posa un jour la question : « Qu’est-ce qu’un Européen ? »
Il répondait : « Celui qui a la nostalgie de l’Europe. »
Mais de quelle Europe ? Sans doute de celle qui avait encore le souci de son âme, pour reprendre les mots de Jan Patočka.

Aujourd’hui, l’Européen est peut-être celui qui mesure l’abandon de cette idée-là de l’Europe, dissoute dans un processus d’acculturation et de dépendance à des valeurs occidentales dont il n’est même plus certain d’être le dépositaire légitime. Être européen demeure ainsi le nom d’une identité inaboutie, prise entre une intégration qui aliène et des replis nationaux qui ne mènent nulle part et le comble c’est que ce sont les États-Unis qui en fassent le constat.

C’est peut-être cela, au fond, la mélancolie européenne : le pressentiment d’un naufrage intellectuel et moral — à moins que le rude rappel à l’ordre infligé par l’Amérique états-unienne accusant l’Europe de « déclin civilisationnel » ne la contraigne enfin à sortir de sa léthargie et à se penser, pour la première fois depuis longtemps, comme une puissance et non comme un simple prolongement d’une histoire qui s’achève.

Franck O. Gehry : quand l’architecture reprend le flambeau de l’art

Il arrive que certaines batailles culturelles se déroulent loin de nous, presque en apesanteur, là où l’argent circule sans contrainte et où s’invente ce que l’on appellera déja « culture mondiale ». Dans ces hauteurs où se croisent industrie, communication et technologies, un champ stratégique s’est imposé : celui où l’art, devenu valeur globale, cherche encore une forme capable de représenter ce qu’il fut autrefois. Et c’est précisément là que l’architecture, discrètement mais sûrement, a pris en charge les enjeux que l’art ne parvient plus à porter.

Le décès récent de Frank O. Gehry, à 96 ans, offre l’occasion de sonder ce basculement. Car s’il fut célébré comme l’un des plus grands architectes de son temps, c’est aussi qu’il incarna le moment où l’architecture a cessé d’être simple écrin pour devenir le vecteur même de l’expérience artistique. Gehry a donné à Bilbao son coup de théâtre esthétique, métamorphosant une ville industrielle en scène mondiale. Il a offert à Paris la spectaculaire Fondation Vuitton, nuages de verre suspendus dans la lumière. Il a enfin accompagné l’ambition culturelle d’Abou Dhabi avec le futur Guggenheim, dernière étape d’une trajectoire où les formes semblent émerger des sables pour devenir des icônes à part entière.

Cette émergence de l’architecture comme horizon symbolique n’est pas un hasard. Depuis les expositions universelles du XIXᵉ siècle jusqu’aux grandes vitrines du XXIᵉ — dernièrement Dubaï avec son programme « Connecter les esprits, construire le futur » — ce sont les architectes qui ont su relever le défi d’un art confronté à l’industrie et à la technologie. Ils ont compris que, pour représenter un monde globalisé, il fallait inventer un langage formel capable de séduire, impressionner et rassembler.

Gehry, avec ses courbes affranchies de la géométrie traditionnelle, a précisément produit cela : non pas seulement des bâtiments, mais des évènements visuels et fonctionnels comme le fut en son temps le Centre Pompidou, déjà un geste architectural d’abord. Son œuvre rend manifeste une idée qui s’impose aujourd’hui : le contenant est devenu le contenu. Ce n’est plus l’art qui donne sens au musée ; c’est le musée qui devient l’œuvre d’art.

Ce glissement explique aussi l’essor spectaculaire du soft power architectural. Les Émirats arabes unis l’ont très bien compris : après avoir créé les carrefours aériens du monde, ils se sont lancés dans la création d’une scène culturelle permanente où défilent les plus grands noms de l’architecture comme dans un défilé de haute couture du XXIᵉ siècle. Le Louvre Abou Dhabi puis le Guggenheim, le Zayed museum de  Norman Foster, le musée Islamique de Ieoh Ming Pei en attendant l’Art Mill Museum d’Alejandro Aravena, sont les signes visibles de cette stratégie où prestige, tourisme et notoriété forment un marché total.

Le paradoxe saute aux yeux : dans un espace culturel profondément façonné par la tradition iconoclaste de l’Islam, ce sont des architectures occidentales spectaculaires qui deviennent symboles. Ici, l’art ne s’impose pas par ses contenus mais par ses formes, capables d’unifier des univers culturels hétérogènes. Cela porte un nom : la culture devenue « culturelle », c’est-à-dire une culture réduite à son apparence, à son attractivité, à sa capacité d’intégrer toute différence sous l’uniformité des formes globales.

À ce stade, la question s’impose : et l’art lui-même, que devient-il dans tout ça ?
Que devient-il lorsque la monumentalité architecturale se substitue ou se surajoute à la création artistique ?

Les musées d’Abou Dhabi exposent des œuvres incontestables, et treize établissements français y participent avec sérieux. Comme au Louvre renouvelant récemment son pavillon des Sessions, on y promeut l’idée d’un « art mondial ». Mais cette mondialité peine à convaincre : on assemble des objets issus de cultures variées, sans toujours disposer du langage commun qui leur donnerait sens. Le signe le plus parlant est que ce ne sont plus les œuvres qui captivent le monde, mais les bâtiments qui les hébergent.

En d’autres termes, l’art a perdu le privilège d’être la valeur des valeurs, ce qui vaut le plus. Il a cessé d’être le moyen par lequel une culture — et la civilisation qu’elle entraîne — s’incarne et se reconnaît. Devenu une forme universelle de l’échange, au même titre que l’argent, il a changé de nature et de fonction. Son rôle historique accompli, il n’est plus qu’un agrément, un supplément d’âme ou de loisirs, une valeur d’échange parmi d’autres — « une chose du passé », dirait un philosophe.

C’est ici que le philosophe Hegel éclaire la situation. Lorsqu’il écrivait que « l’art, quant à sa destination suprême, est pour nous une chose du passé », il signifiait que l’art avait cessé d’être le moyen privilégié par lequel une civilisation exprimait l’absolu. Son rôle historique était accompli ; désormais, disait-il, l’absolu ne pouvait plus se loger dans une forme sensible. L’art devenait un agrément, un plaisir, un loisir — bref, une valeur parmi d’autres.

Or qu’est-ce qu’une valeur dans le monde contemporain ?
Un équivalent général, comme la monnaie.
L’art est donc devenu l’un des lieux les plus lucratifs du marché mondial, un capital symbolique autant qu’économique.

Dès lors, c’est logiquement l’architecture — discipline à la fois technique, économique et symbolique — qui a repris le flambeau. Elle est capable d’incarner la puissance d’un État, la vision d’un mécène, la créativité d’une époque et le génie d’un artiste. Elle est aussi capable de parler au monde entier sans traduction. L’architecture est redevenue ce que la peinture ou la sculpture furent jadis : un marqueur civilisationnel. Car ne l’oublions pas l’architecte avec le temple ou la cathédrale précéda le sculpteur et le peintre qui l’illustra.

Dans cette nouvelle hiérarchie culturelle, l’art tend à se disperser tandis que l’architecture se concentre. Elle devient le théâtre où l’art tente de continuer d’exister, et parfois même devient son substitut. Franck O Gehry, star mondiale célébrée dans tous les continents, en fut le symbole éclatant : celui d’un temps où l’œuvre qui compte n’est plus forcément exposée dans un musée, mais où le musée lui-même devient l’œuvre lui-même.

Et si l’on devait chercher aujourd’hui l’art qui parle au monde entier, il se pourrait bien qu’il ait désormais la forme d’un bâtiment. Triomphe de l’architecture.

QUE PEUT ENCORE LA CULTURE ?

Les commémorations ont ceci de particulier qu’elles rouvrent les portes de la mémoire nationale, et qu’à travers elles, s’exprime parfois mieux que dans les discours politiques, ce que le pays croit encore de lui-même. Celle du cinquantenaire de la mort d’André Malraux, que l’actuelle ministre de la culture entend marquer en 2026 par une « Année Malraux », dont elle vient de faire l’annonce, n’échappe pas à la règle. Et pourquoi pas, en effet ? Il est juste que l’on rende hommage à celui qui n’a pas seulement dirigé un ministère : il l’a « inventé ».

J’emploie ici le mot avec son poids entier, non comme figure de style. C’est d’ailleurs le titre qu’en fit le sociologue Philippe Urfalino dans son ouvrage de 2011 : L’invention de la politique culturelle. Car la rupture fut réelle. Il ne s’agissait pas d’enjoliver la vieille administration des Beaux-Arts de la IVe République, mais de lui donner l’ampleur d’une politique d’État, d’inscrire la culture dans la même exigence, le même horizon, que l’éducation nationale. Les Maisons de la culture furent pensées comme les établissements supérieurs d’un enseignement de l’esprit et du cœur. Malraux ne disait-il pas : « l’Éducation nationale apprend à connaître, la culture apprend à aimer » et aussi : « Je voudrais faire pour la culture ce que Jules Ferry a fait pour l’éducation nationale » ? ou encore : « Il faudrait que chaque département français dispose de sa Maison de la culture ».

Cette intuition politique prit corps dans le décret fondateur de 1959 : le ministère des Affaires culturelles aurait désormais pour mission de « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité et d’abord de la France au plus grand nombre de Français, d’assurer la plus vaste audience au patrimoine, et de favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent ». Tout était dit : la culture n’était plus un luxe d’État, mais un devoir d’utilité publique. Le vieux rêve de Vilar qui était de rendre le théâtre aussi indispensable que l’eau et l’électricité commençait à prendre forme.

Soixante années de politique culturelle ont depuis tissé un maillage d’institutions, de protections, de formations, qui forment aujourd’hui la charpente de notre vie culturelle :
— un patrimoine préservé, restauré, mis en partage ;
— une création vivante soutenue, du spectacle aux arts plastiques ;
— une formation ambitieuse, avec les Conservatoires nationaux ;
— une décentralisation qui, malgré ses failles, a irrigué le territoire grâce aux collectivités locales.

À cet édifice s’ajouta un acteur déterminant : le Centre national du cinéma. Sans lui, le cinéma français aurait probablement succombé à la puissance industrielle des majors américaines. Il fut le rempart de l’art et essai, le soutien invisible et constant à la production, la distribution, la diffusion. Ce « fonds de soutien », que tant d’autres pays nous envient, permit à un cinéma national non seulement de survivre, mais d’exister, d’inventer, de parler au monde sans renoncer à sa singularité. On appela ça notre « exception culturelle ».

Certes, tout n’est pas parfait — et la lucidité exige de le dire. Le déséquilibre territorial avec la capitale demeure criant ; l’accès à la culture reste inégal ; l’articulation avec l’Éducation nationale, cent fois promise, n’a jamais été pleinement accomplie. À chaque baisse de budget, c’est tout un paysage qui tremble. On le sait, la priorité jadis accordée à la culture est derrière nous en ces temps difficiles.
Mais il serait injuste d’ignorer ce que la volonté publique (État et collectivités ensemble) a permis, souvent avec des moyens comptés : un véritable aménagement culturel du territoire, une présence de l’art dans la cité, une dynamique de création qui continue de faire de la France un lieu où l’on ose encore inventer et apprendre à aimer.

Reste la question décisive, celle sans laquelle toute commémoration deviendrait rituel creux : pourquoi cette politique fut-elle voulue ? Que cherchaient Malraux et De Gaulle en créant ce ministère inédit ? La simple glorification de la grandeur française ? Pas seulement, quoique Malraux sut en faire un usage constant.
Ils voulaient, me semble-t-il, tout autre chose : dans une France meurtrie par la guerre, traversée par les antagonismes idéologiques et politiques, privée d’unité civile, ils voulaient retrouver un liant, le moyen d’une cohésion nationale qui ne dépendrait plus seulement ni de la politique — devenue champ d’affrontements — ni de la religion — devenue, par la laïcité, affaire privée.

Alors, ils tentèrent la culture.
Non comme divertissement, mais comme principe d’unité et de fierté nationale.
Comme ce qui relie le passé au présent, le patrimoine à la création, la mémoire à l’invention.
Ils tentèrent la démocratisation culturelle non comme slogan, mais comme ambition organique : des lieux culturels partout, des œuvres pour tous, la présence de l’art comme présence du pays à lui-même. Un programme dont chaque terme est devenu problématique aujourd’hui, nous le savons bien sûr.

Le débat reste entier, et il est sain : qu’a-t-on réussi ? Qu’a-t-on manqué ? Que reste-t-il à accomplir ? Mais à l’heure où l’on s’apprête à célébrer Malraux, la seule question qui vaille — la seule, peut-être, qui mérite l’hommage — est celle-ci : Que peut encore la culture ? Quelle force lui reste-t-il pour faire de ce pays un peuple de citoyens cultivés, capables de s’apprécier en se reconnaissant dans leurs œuvres, dans leur patrimoine, dans leurs créations et leurs artistes dans ce qu’ils transmettent au monde. Sont-ils encore capables de se vouloir ensemble ou séparés dans la culture comme ailleurs ?

Question intempestive, oui.
Raison de plus pour la poser — puisque les hommages passent,
et que seule demeure la nécessité d’y répondre. Que peut encore la culture pour nous ?