SPECTACLE VIVANT

Nombreux furent ceux de mes amis qui me taquinant me disaient : « mais qu’est-ce que c’est au juste le spectacle vivant », cela signifie-t-il que tout autre manifestation artistique est morte ? Je ne voulais pas toujours faire le professeur en renvoyant mes interlocuteurs à la distinction entre les arts ajoutant après Nietzsche que les arts se divisent entre ceux qui sont sous le signe d’Apollon et ceux qui viennent de Bacchus. Parmi eux, la Tragédie qui donnera le théâtre fut placée sous le signe de, Dionysos pour les Grecs : le dieu du spectacle de la fête et de l’ivresse bachique, le dieu de la vie la plus vivante. De là vient le sens du mot : le spectacle de théâtre au sens large est un spectacle vivant c’est celui qui a à voir avec la vie, c’est l’art de la vie comme tel et ce qui l’exprime le mieux c’est la danse, la musique, la pantomime dont la forme parfaite qui rassemble toutes ces composantes est la tragédie grecque. Mais c’est vrai aussi de l’Opéra lorsqu’il se « réinvente » en Italie au début du XVII° siècle : musique, chant, théâtre et danse. Voilà ce qu’est l’art vivant.

L’expression « spectacle vivant » est beaucoup plus tardive, elle n’apparait en France que vers les années soixante au début des politiques culturelles publiques qui classent la culture en genres : patrimoine, peinture, sculpture, dessin qui deviendront : arts plastiques et puis musique, danse, théâtre, cirque qui seront classés dans les arts du spectacle et deviendront peu à peu : « spectacle vivant ». L’expression fut moquée car elle supposait que le reste ne l’était pas et les écrivains, les artistes plasticiens et autres peintres, jurèrent qu’eux aussi étaient « vivants ». Bien entendu. Mais l’expression passa toutefois telle quelle dans le langage.

On l’emploie à nouveau aujourd’hui pour désigner la catégorie de ceux qui dans la culture ont le plus souffert du confinement. Les peintres ou sculpteurs, les plasticiens en général peuvent travailler en atelier, les écrivains à leur table de travail qui ne change rien à leurs manières (tous ne sont pas comme Sartre à la grande époque « accros » à la table de bistrot pour dire le monde sur le mode existentialiste) ! Seuls les saltimbanques, les baladins, les circassiens, les musiciens, les danseurs, les comédiens, ont besoin de deux choses pour exister : une scène et un public. Sans scène, pas de représentation, sans public pas de spectacle. Car il n’y a pas de mémoire captive du spectacle, pas d’enregistrement comme pour le concert ou le cinéma par exemple qui puisse rendre la magie du vivant. Les spectacles « vivants » n’existent et ne se transmettent que dans la mémoire de ceux qui les ont vus. C’est à chaque fois une expérience unique. Chacun d’entre nous sait très bien qu’un spectacle est différent en intensité et en transmission d’un soir à l’autre, que c’est une alchimie secrète qui se fait entre celui qui joue et celui qui regarde. Le regardeur fait tout autant le spectacle car en définitive c’est pour lui que l’acteur joue.

Autre chose, ceux qui fréquentent les églises savent bien que la messe est un rituel qui a besoin de fidèles et que dans les églises vides brille toujours dans l’ombre une petite ampoule qui indique une présence. De quoi ? Du sacré. La trace de la présence de Dieu pour le croyant. Or, du cultuel au culturel, il n’y a qu’un pas. Sait-on que lorsque le théâtre est vide, il reste toujours sur scène une petite lampe allumée. « Pour ne pas se casser la figure dans le noir » disent mes mécréants. Pour marquer « la présence du vivant » ou des dieux de la scène disent les fidèles du théâtre. 

Dans la pièce de Tchekhov : « le Chant du cygne », un vieil acteur endormi dans un théâtre vide appelle ses compagnons. Seuls lui répondent ses souvenirs avec l’écho de sa voix. Nous sommes dans le mystère du théâtre, dans sa vie intime. Le théâtre permet le dialogue des vivants et des morts, réveillé par le mystère de l’art. C’est là « l’essentiel » du théâtre

De tout cela qui paraît grave nous ne parlons que rarement, si l’on va au théâtre le plus souvent c’est pour se divertir, pour passer une bonne soirée. Il suffit pourtant qu’on nous prive de théâtre ou de spectacle pour éprouver un manque auquel nulle série télévisée ne pourra suppléer. Ce qui nous manque alors, c’est le besoin de ce rituel qui a plus de deux mille ans en occident : « un qui parle et l’autre qui l’écoute, comme si c’était vrai ». Qui dit cela ? Giraudoux ou Claudel, ou les deux pareillement. On comprend au moins une chose, – et le théâtre est ici une métaphore du spectacle -: on ne peut se passer de spectacle vivant, parce que nous sommes des vivants qui avons besoin d’être ensemble. 

On comprend alors un peu mieux pourquoi les artistes du spectacle vivant ont été « mortifiés » d’entendre un Premier ministre les classer parmi les activités « non essentielles ». D’autres professionnels dans d’autres métiers auront eu aussi ce sentiment d’être stigmatisés, car ce n’est point tant la raison de ce choix que les termes employés qui font mal. En classant la culture parmi les activités non essentielles, entendez « non-vitales », on se prononce sur le fond et ce qu’on en dit rendra dérisoires plus tard, toutes les belles proclamations politiques sur la culture, son importance etc… Propos d’estrade ! Le fait est que si on n’a pas compris pourquoi le spectacle vivant est un art essentiel à la vie, on n’a évidemment rien compris du tout à la vie.

Disons en fin de compte que ce n’est pas si grave, si l’on veut et que demain, ou après- demain on rouvrira les théâtres, mais n’empêche pas de penser que si nos politiques y allaient un peu plus souvent ils prendraient davantage la chose au sérieux, car ce qu’on apprend aussi au théâtre, entre autres choses, c’est à choisir le mot juste et à être attentifs au sens des mots que l’on emploie.

RESTITUER SES STATUES À L’AFRIQUE

La chose peut passer pour secondaire en ces temps de préoccupation essentiellement pandémique et économique. N’empêche, les symboles culturels ont leur importance et il convient d’en dire un mot. De quoi s’agit-il ? D’une promesse faite en novembre 2017 par le président Macron à l’Université d’Ouagadougou, qui avait surpris tout le monde, de restituer les objets d’art africains dans les collections françaises. «  Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ».

Elle avait été suivie par la demande d’un rapport à deux personnalités du monde culturel, l’une Bénédicte Savoy titulaire d’une chaire d’histoire des patrimoines artistiques en Europe à Berlin, l’autre Felwine Sarr, économiste et directeur de l’UFR civilisations et religions à St Louis du Sénégal qui ont remis leur rapport en 2019 et conclu à la nécessité d’une restitution à l’Afrique sans délai et avec calendrier d’au moins 90 000 objets qui sont au Musée jacques Chirac ainsi que dans nombre de musées d’Europe de Belgique et d’Allemagne notamment. À commencer avec la restitution de 27 statues prises au palais d’Abomey au Bénin lors guerres coloniales française et britanniques en Afrique de l’Ouest au XIX° siècle.

Émoi dans le monde des musées et de l’art en général. Pour rendre des œuvres d’art qui sont dans les musées, suite aux guerres, aux pillages, aux vicissitudes des États, aux dons ou aux achats, il faut passer par-dessus une loi sur l’inaliénabilité des œuvres d’art qui est toujours en vigueur. Une loi qui remonte au XIV° siècle où le Roi de l’époque s’était vu retirer le droit d’aliéner les biens de la couronne. Loi renforcée à l’époque de la Révolution lors de la confiscation des biens du clergé et pour protéger les œuvres d’art vandalisées, transférant ce patrimoine au profit de la nation qui donnera naissance à certains musées dont le Louvre. Depuis, les œuvres d’art détenues, notamment dans les musées, sont « inaliénables et imprescriptibles », et ne peuvent être cédées à quiconque tant à titre gratuit qu’onéreux. C’est à peu de choses près la position des autres États européens et on se rappellera que la Grande Bretagne a toujours refusé de restituer les fresques du Panthéon à la Grèce. Le statut quo étant considéré comme le plus adapté à la situation. Quiconque ouvre la boite de pandore s’expose à une jurisprudence infinie, à la querelle entre les États et au désordre permanent des musées.

Or, c’est ce principe d’inaliénabilité qui vient d’être écorné, une nouvelle fois à l’Assemblée nationale et désormais au Sénat – qui « en procédure accélérée » ont voté à l’unanimité une loi obligeant au transfert des œuvres promises par le Président à leurs propriétaires « en une année ». – Or la plus grande confusion règne sur cette question désormais. Ce n’est pas tant la restitution des statues du palais d’Abomey dans l’ancien Bénin auquel le roi Behanzin (qui par ailleurs était un esclavagiste notoire,) avait mis le feu dans sa fuite devant l’avancée des troupes coloniales qui est en question, que son principe même de restitution qui pose problème. De fait, ces statues n’ont dû leur sauvegarde qu’à la protection des troupes coloniales (La chose est connue par les travaux publiés de Patrick Manning, un universitaire britannique). Sur le fond, cette question peut se poser légitimement mais à notre avis autrement. 

Depuis la publication du rapport sus-indiqué, de nombreuses personnes pays et établissements culturels ont réfléchi au problème de la restitution légitime d’un patrimoine culturel qui même s’il n’a été préservé, conservé, étudié, et valorisé que grâce aux Européens depuis plus de cent ans, n’en reste pas moins un marqueur culturel par lequel des peuples, des cultures qui en sont issues peuvent avoir envie de se l’approprier pour rechercher leurs racines culturelles et artistiques et pouvoir les contempler dans des musées « près de chez eux ». Cette approche a été celle des dirigeants du musée Chirac qui considèrent que comme pour le Louvre à Abu Dhabi, des prêts, échanges, et travaux scientifiques peuvent être menés de concert en vue de répondre à cette question en bénéficiant des garanties de conservation et d’exposition que seuls encore de grands musées européens sont capables de mettre en œuvre tant que l’Afrique n’est pas équipée de musées comparables. Les grands musées historiques européens constituant en quelque sorte une base de conservation et de réserve à déploiement mondial en tant que de besoin par soutien et coopération. Désormais comme le disait Malraux « l’art mondial » ,et l’art Africain par déduction, aussi est « notre indivisible héritage », il doit être conservé là où les conditions sont optimales et offert à ceux qui le désirent, et aux Africains en premier bien entendu, dans des expositions multiples et coopératives avec la perspective de construire ici où là – quand cela est possible (et c’est déjà le cas à Dakar) – des musées pérennes qui exporteront à leur tour des objets inconnus et des créations contemporaines. On sera alors loin de l’approche actuelle et de son « ressentiment » vengeur qui est tellement dans l’esprit du temps.

L’ennui en effet, est que cette question se formule aujourd’hui sur le terrain du combat « décolonial » qui est vivace en France et le rapport Savoy-Sarr n’y fait pas exception. Le Sénat français, de bonne composition, a bien essayé d’ajouter à son vote une disposition pour la « création d’un Conseil national chargé de réfléchir à la question de circulation de biens culturels extra-européens », mais celui-ci a peu de chances de voir le jour, le gouvernement y étant opposé. Le président ayant opté à l’inverse de son prédécesseur Chirac, pour une restitution pure et simple. Mais la chose sera difficile car au-delà de ce coup de force ou d’éclat « princier », il reste le principe d’inaliénabilité auquel on peut certes porter des coups de canif avec justificatifs, mais le changer ou l’abolir prendra du temps et ne recueillera pas à l’évidence un consensus quelles que soient les pressions politiques exercées.

Cela est dommage car la circulation des biens culturels de ce musée imaginaire des peuples désormais mondial appellerait à une plus grande sérénité et à la mise en place intelligente d’échanges et de procédures (comme cela s’est déjà initié du reste), loin de  toute culpabilité post coloniale et repentance assortie de dédommagements, qui sont l’horizon actuel de ces questions. Et ceci, sans vouloir se rendre compte qu’entre les guerres, les pillages et les termites, nombre de ces artefacts ne seraient peut-être même plus en question si l’amour de l’art africain ne s’était répandu en occident à la suite des grands peintres cubistes qui en furent les premiers collectionneurs et aussi des marchands qui en ont été la sauvegarde par la circulation de la valeur d’échange comme ce fut le cas pour les œuvres d’art de l’antiquité dès la Renaissance. Sans cet amour pour l’art, ces objets pour la plupart auraient purement et simplement disparu.

PETITS ET GRANDS TRAVAUX

On se souvient des dix grands chantiers lancés par le Président Mitterrand (dont la pyramide du Louvre est peut-être la réalisation la plus connue),  pour accompagner son règne. On se souvient du Musée du Quai Branly où Jacques Chirac fit abriter sa passion pour les arts premiers, et on se souvient aussi du centre Pompidou évidemment. Toujours les Présidents eurent pour souci de laisser une trace qui marque leur passage au pouvoir. Le Président Sarkozy avait bien lui aussi, marqué son désir de construire « une maison de l’Histoire de France » à vocation de musée, mais les oppositions multiples et énergiques avaient contrecarré ce projet qui devait se faire à l’Hôtel de Soubise que les Archives ne voulurent pas lâcher, et le projet échoua à la fin du quinquennat.

chateau de Villers-Cotterêts

Le Président Macron ne déroge pas à la règle et son seul projet connu, en voie de réalisation du reste, est celui de la « Cité de la langue française » au château de Villers-Cotterêts ». Ce bâtiment en mauvais état, situé non loin de Paris, dans l’Aisne est connu pour être celui où François 1° signa une célèbre ordonnance sur l’usage du Français dans le royaume, faisant obligation en 1539 d’utiliser le français à la place du latin dans tous les documents administratifs et judiciaires. On date même de ce moment (1539) l’officialisation de la langue française dans la cour et le royaume de France avant que le Français ne devienne dans la constitution cette fois, la langue officielle de la République (article 2 ajouté en 1992).

La question était cependant à l’époque loin d’être tranchée. Certes la dynastie des Valois était francophone, mais avant eux, les rois de France avaient parlé d’autres langues, on sait que les Carolingiens ou les Mérovingiens étaient germanophones. Or si le roi François 1° parle le français, son entourage et son administration rapprochée s’expriment en latin, c‘est pourquoi, l’ordonnance revêt une grande importance, elle est une décision royale, comme le fait de décider des grands travaux par nos princes élus, monarques de fait, de la V° République comme on sait. 

De plus, la formule employée par François 1° vaut la peine qu’on la relève, car il écrit ou fait écrire que tout doit être désormais rédigé « en langage maternel français et non autrement ». Ce « non autrement » aura du mal à passer au fil des siècles lorsque les tenants des langues régionales se mettront à ferrailler sur le plan des principes contre l’exclusivité du Français comme langue officielle de la République. Mais là est la difficulté qui explique que le débat sur les langues régionales n’est pas clos mais que les divers gouvernements ont eu jusqu’ici toujours eu beaucoup de mal à imposer la pluralité de la légitimité des langues. C’est pourquoi la France n’a toujours pas ratifié la charte  européenne des langues régionales et minoritaires.

Cette disposition de Villers-Cottrêts née d’un édit royal au départ fut adoptée et défendue par les Conventionnels de 1789 et par ceux de la République ensuite. Pas de plus grands défenseurs du « non autrement » que ces révolutionnaires (« la réaction parle bas-breton » disaient en chœur l’Abbé Grégoire et Bertrand-Barrère). Les Hussards noirs de la République, les instituteurs de la III°, ne disaient pas autre chose en éradiquant les patois pour faciliter la promotion de leurs élèves en leur permettant de maitriser la langue officielle pour réussir dans la vie. 

Mais si la décision initiale fut monarchique, (il est clair en effet que la monarchie s’est faite par regroupement de territoires autour de l’Île de France), rien d’étonnant qu’on y cultive le français, d’Île de France. Ailleurs, on le sait on parlait, occitan, Basque, Breton, Picard, Alsacien ; les Parlements de Toulouse, Montpellier au Bordeaux siégeaient en langue régionale mais le Parlement de Navarre, parce qu’il ne verra le jour qu’en 1620 siègera lui en français même si les actes publics étaient jusque-là rédigés en béarnais.

On découvre à cette occasion que la France est un pays dans lequel la langue est le symbole de l’État et que c’est autour d’elle et de l’État que s’est édifiée la nation. C’est du reste cet aspect politique qu’induit clairement l’ordonnance royale de Villers-Cotterêts. Quant à la rigueur de la langue, il ne fallut pas attendre longtemps pour que sa codification officielle en fut confiée à l’Académie française et ce, dès 1635. Dès lors, celle-ci fut chargée d’établir un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique, non à partir des usages de la langue courante, mais en puisant dans la littérature.

Le français est ainsi né de la langue des écrivains et non de la pluralité des idiomes coalisés dans une langue, c’est aussi pourquoi il est plus pauvre en expression que d’autres langues, mais plus précis sûrement. Nettoyer la langue, telle fut la tâche des académiciens ; il fallait lui ôter les impuretés, les imprécisions des parlers populaires, rendre la langue pure et éloquente, apte à traiter « des sciences et des arts ». Par sa rigueur et sa clarté, elle avait vocation à devenir universelle, ce qu’elle deviendra particulièrement au XVIII° siècle.

Mais ceci est connu. La question qui se pose est alors la suivante : quelle est l’intention du président Macron en cette affaire ? Quel est le sens de ce choix ? Veut-il raviver la querelle des langues régionales ? Sans doute pas ! Veut-il redonner à l’idiome national sa capacité à intégrer et à fédérer les différences ? S’est-il rendu compte de la déchirure profonde et culturelle du pays et, après avoir déclaré imprudemment en 2017 qu’il n’y avait pas de culture française, veut-il à tout le moins affirmer que le seul ciment culturel et politique qui reste à la France est encore sa langue qui, via la francophonie, fédère déjà les différences à l’étranger et pourquoi pas aussi en France même ? Nul doute qu’il devra là-dessus s’expliquer davantage. Mais ce coup de force ou d’éclat, ce choix par lequel il se met dans les pas de son illustre prédécesseur du temps des Valois, mérite qu’on lui pose la question, puisque selon la formule célèbre, cela est ainsi « et non autrement » !

FIN DU DÉBAT : MORT D’UNE REVUE

Oh certes, la nouvelle sera passée un peu inaperçue du grand public, car « le Débat »ne compte guère plus que 3000 lecteurs au moment où il cesse de paraître après 40 ans d’existence, non point par obligation financière mais par lassitude de ses rédacteurs : Pierre Nora et Marcel Gauchet deux historiens fins observateurs de la réalité française.

Mais la mort d’une revue est toujours un peu plus que la revue elle-même, c’est un thermomètre de la vie en société, un tensiomètre plus exactement qui mesure le pouls des idées contemporaines.

Il m’est arrivé parfois d’acheter chez un bouquiniste quelques vieux numéros de la NRF, ou des Temps modernes (qui ont cessé de paraître aussi ces dernières années) ou de la Revue des Deux mondes. J’y retrouvais ou j’y découvrais toujours ce que l’actualité d’alors, devenue histoire depuis, charriait d’espoirs et de colères, de nouveautés et d’idéologies recyclées, de découvertes et de curiosités, comment elle donnait un aperçu de l’époque avant que ne s’effacent ces combats dépassés par ceux du présent. Ainsi sont les revues : des conservatoires de l’air du temps remisées au fond de nos bibliothèques.

Le nôtre (le mien veux-je dire) avait pour horizon la fin du XX° siècle où l’on regardait vers l’Est avant la chute du mur et le début du XX° où l’on regardait à nos pieds pour mesurer le désastre du monde et de nos sociétés libérales. C’était juste après le moment des « Temps modernes » dont Sartre incarnait le modèle de l’intellectuel engagé, ou « d’Esprit » celui de l’humanisme chrétien, c’était le moment où Marcel Gauchet expliquait comment notre République était sortie de la religion et où Nora expliquait comment la France était un mélange d’idées nationales et d’idées révolutionnaires fouillant son identité et sa mémoire.

Leur projet fut de bâtir une revue qui pourrait accueillir « les controverses apaisées de l’âge démocratique », une revue du temps de « la fin des idéologies », du moins, le croyaient-ils en lançant le premier numéro en 1980 à la mort de Sartre.

Plus d’intellectuel prophétique incarnant le sens supposé de l’histoire donc, plus d’intellectuel collectif et organique comme l’imaginait Bourdieu, mais un club d’intellectuels raisonnables exposant leurs arguments à des lecteurs qui n’étaient pas forcément des militants de la cause., une sorte de « New-York Review of Books » en somme, mais avec comme horizon, ce « désenchantement du monde » qui était le décor des idées de ce temps-là.

Ils exposent aujourd’hui, dans le dernier numéro de la revue, les raisons de leur lassitude : l’érosion de la curiosité encyclopédique de leurs lecteurs, l’affaissement du niveau scolaire et universitaire (les étudiants ne lisent plus), l’effondrement des tirages pour les essais dans l’édition, le changement du rapport à la culture dans les jeunes générations, tous signes de ce qu’il faut bien appeler : le crépuscule des intellectuels.

L’image même du maître à penser, du guide informé et savant, de celui qui exerce un magistère sur les idées a probablement disparu à la fin du siècle. Disparus les Bourdieu, les Foucault, les Derrida, les Deleuze, les Althusser, les Lacan etc…les éditorialistes les ont remplacés un temps, les hommes de média ont suivi et aujourd’hui chacun étant juge de tout, les réseaux sociaux charrient le meilleur comme le pire et l’opinion publique se range à l’argument du plus fort en gueule.

Ajoutons à cela, l’importation massive des idées et débats issus des Campus américains et vous avez le « moralisme inquisitorial », « l’enfermement identitaire » grand déboulonneur de statues dans la période récente, les fanatismes néogauchistes, le neoféminisme militant et vengeur, l’obsession pour les questions de Genre, l’écologisme intraitable, le décolonialisme appelant à une repentance sans fin. Tous combats plus militants qu’intellectuels qui se traitent au tribunal de l’opinion médiatique sans avocat interposé ni plaidoirie, mais avec jugement immédiat et définitif. Comme dit Marcel Gauchet : « dans une société médiatique, on vote au centre, mais on n’entend que les extrêmes ».

Il n’est pas certain cependant qu’il faille voir les choses de façon aussi pessimiste. D’autres éditeurs, d’autres revues se transforment et continuent, d’autres naissent « en ligne », la vie intellectuelle se fait autrement. Il est probable que ce dépôt de bilan de « brillants gérontocrates » était à l’image d’une génération qui est aujourd’hui dépassée, d’une circulation de la connaissance qui s’opère différemment et plus rapidement, sans avoir toujours le même recul. Il est probable que malgré la violence des rapports qui caractérise une société française saisie par le ressentiment général de tous contre tous, subsiste malgré tout une forme de « débat », mais une chose est certaine, il y a là l’aveu d’une forme d’échec de la « pensée française » qui fut, il n’y a pas si longtemps dominante (cf. la French Théory) mais dont l’apport contribua aussi à son discrédit actuel et que le magistère de la pensée ait son épicentre ailleurs, aux USA notamment, ce que notre fierté nationale a du mal à avaler.

Le problème reste toujours le même en France entre une pensée de gauche qui se veut dominante et institutrice du réel et une poussée à droite du corps social auquel les intellectuels intiment de prendre une autre direction. Ce tête-à-queue permanent ne connait aucune auto-école de pensée qui délivrerait un permis démocratique de dialoguer dans l’harmonie et le respect. En effet, dans ces conditions, « Le Débat « était devenu inutile.

MADAME BACHELOT AU PIED DU MUR

Curieux destin que celui de notre ministre de la culture qui de rebond en rebond aura finalement sauté sur l’un des postes les plus enviés de la République. Il est vrai que depuis un certain temps celui-ci était davantage considéré comme un « casting » que comme une promotion même si c’est encore le cas. Après tout, l’expérience dans un poste ministériel donne à celui ou celle qui l’occupe un certain avantage et surtout une réelle opportunité d’agir.

De fait, la profession lui fait plutôt bonne figure et attend beaucoup d’elle. Il y a toujours des grincheux qui trouveront qu’on ne donne pas assez d’argent mais enfin, il y a belle lurette que la culture n’avait pas eu autant de dotations d’un coup. 50% de son budget culturel en plus, cela n’arrive pas tous les jours même si c’est dans des conditions précises de crise sans précédent. Mais justement, il y a là soudain un tel volume de crédits que certains ajustements, redéploiements et réorientations de politique culturelle sont sans doute possibles. Et c’est là l’inquiétude que cette opportunité ne soit précédée d’aucun projet d’envergure sauf celui de venir au secours d’un secteur sinistré.

Rappelons-nous 1980 : le doublement du budget de la culture sous Mitterrand-Lang, mais là, il y avait une sacrée feuille de route à mettre en œuvre, des plans, des projets, des études faites par les meilleurs, de sorte que Lang n’avait eu qu’à puiser dans sa boite à outils en choisissant de financer telle ou telle opération pour redessiner le nouveau projet culturel de l’État en général.

Certes, la chose est plus difficile aujourd’hui : il y a des priorités qui sont de tenir hors d’eau les salles de spectacle qui peuvent couler, de maintenir l’emploi artistique et de faire en sorte que le public revienne, mais une fois ces objectifs atteints, il n’est pas interdit de repenser la politique culturelle d’ensemble. 60 ans après la création du Ministère de la culture à la lumière de ce qu’on sait de son histoire et des défis du présent, c’est encore possible.

Parmi ces questions, il y a celle de la fracture sociale de notre société mais pas seulement, il y a également une fracture culturelle : plusieurs histoires culturelles s’entrechoquent et remettent en question la manière de vivre la culture dans notre pays. Il faut répondre au plus haut niveau à cette interrogation : avons-nous encore un modèle à défendre comme on le croyait en 1959, ou sommes-nous exposés à la domination des minorités tyranniques ou des nouvelles technologies sous idéologie américaine comme on le constate tous les jours ? Comment préserver, faire connaître et rayonner notre patrimoine ? Comment soutenir notre création vivante bousculée par les influences contradictoires d’un monde en déséquilibre ? Comment transmettre la culture d’héritage dès l’école et efficacement ? Comment croire encore que la culture puisse décider de notre présent « entre passé et avenir » comme disait H. Arendt ?

Tant et tant de questions qui demanderaient que l’on remette à plat la politique culturelle en général et ses couches successivement empilées de priorités contradictoires productrices d’ayants droits les plus divers. Ne faudrait-il pas enfin essayer de nettoyer tout cela, de clarifier enfin ce statut d’intermittents du spectacle dont on sait que le périmètre est devenu si large qu’on a du mal à l’appréhender dans sa complexité ?

Une feuille de route pour une ministre pleine de bonne volonté préparée par son administration c’est bien, car il faut parer au plus pressé, mais une ébauche de projet culturel comme on en a connu en 59, en 80, qui rebatte les cartes et déploie des objectifs, donne des perspectives ce serait mieux. S’y attèle-t-on ? Rien ne l’indique à ce stade. Or c’est lorsqu’il y a de nouveaux crédits que l’on peut le mieux redéployer et resserrer une ambition articulée sur des objectifs. Pour l’instant, on a beau scruter les oracles on ne voit pas venir grand-chose. Or son sait que les professions de la culture, le spectacle vivant par exemple ,sont capables d’inventer de nouveaux modes de fonctionnement, de production, de financement, d’emploi qui pourraient changer les choses. La ministre et son nouveau cabinet en ont-ils le désir, en sentent-ils la nécessité ? À ce stade, on l’ignore. La culture n’est pas seulement un malade au chevet duquel il faut prodiguer des soins, c’est aussi un milieu résilient capable d’apporter de nouvelles réponses à une ambition pour autant qu’elle s’exprime au plus haut niveau de l’État. Et pourquoi pas un « discours du Président » sur la culture, alors qu’il s’exprime sur tant de sujets et si peu sur le fond de ce dernier.