
La grandeur est une maladie infantile des États et même des civilisations. Elle commence par une expansion, souvent une guerre, se poursuit par une saturation, et se termine par une défaite et des commémorations. On croit d’abord grandir en occupant l’espace. On finit par tenter de durer dans le temps, on accumule les preuves mémorielles, on construit des musées.
Le Louvre en est un symptôme. Non pas un musée parmi d’autres, mais le point d’aboutissement d’un long déplacement de la grandeur de la France : de la conquête vers la conservation, de l’Empire vers la mémoire. Neuf millions de visiteurs par an, chiffre fétiche, chiffre argument. La grandeur se mesure désormais à la fréquentation comme jadis elle se mesurait aux kilomètres carrés. Peu importe ce que l’on voit, pourvu que l’on soit nombreux à le voir. Quatre-vingts pour cent viennent pour la Joconde, quelques secondes, une photo, puis s’en vont. La grandeur s’est faite instant, trace numérique, preuve sociale.
Ce n’est pas un accident. C’est une logique.
Les empires ont toujours cru que la grandeur se confondait avec l’extension. Plus large, plus haut, plus loin. Jusqu’au moment où l’espace devient ingérable, les frontières indéfendables, l’hypertrophie mortelle. Tous ont fini de la même manière : par implosion ou par effacement. Mais l’idée de grandeur, elle, ne disparaît pas. Elle se déplace.
Quand la conquête devient impossible, la mémoire prend le relais.
Le musée est un empire désarmé. Il occupe ce que l’armée ne peut plus tenir. Là où l’on ne domine plus par la force, on rassemble par le récit. Le monde contemporain se partage de plus en plus nettement entre deux formes de puissance : celle qui continue de croire à la grandeur par la force militaire, et celle qui, ayant payé le prix des empires, mise désormais sur la puissance mémorielle. Les uns étendent leurs frontières. Les autres étendent leurs musées.
Ce n’est pas un hasard si les musées prolifèrent partout, y compris — et surtout — là où l’histoire impériale fut brève, douloureuse ou absente. Quand on n’a pas dominé, on expose. Quand on ne peut plus conquérir, on achète et on conserve. La mémoire devient une scène de rattrapage, un subterfuge historique. Le patrimoine, une compensation.
Le musée universaliste est ainsi une réponse pacifiée à une tentation ancienne : embrasser le monde. Non plus par la force, mais par la vitrine. Non plus par l’annexion, mais par la collection. Le Louvre n’est pas seulement un lieu de culture, c’est une cartographie symbolique du monde. Tout y est convoqué, classé, ordonné, toutes les civilisations y sont représentées avec plus ou moins d’ampleur. L’universel abstrait remplace l’universel impossible.
Mais cette grandeur-là a un coût.
À force d’accumuler, on écrase. À force d’englober, on neutralise. Les œuvres, arrachées à leurs usages, à leurs rites, à leurs silences, deviennent des objets de passage. Le sacré se transforme en information, la prière en regard, la ferveur en circulation. Les dieux de l’art survivent, certes, mais sous perfusion. Ils ont trouvé refuge dans ces vastes EHPAD culturels où l’on conserve ce qui a cessé de vivre, autrement.
On racontait qu’au musée Pouchkine, à Moscou, il fallut empêcher des vieilles Baboutchkas de s’agenouiller devant les icônes de Roublev. Elles n’avaient pas compris que le musée n’était pas une église. En réalité, elles avaient compris trop bien. Le musée est devenu l’église de remplacement des sociétés sécularisées. Une église sans transcendance, mais avec un prix d’entrée affiché au guichet.
On s’étonne ensuite que les musées cherchent à “se réveiller”, à “s’animer”, à “se rendre vivants”. Nuits au musée, performances, dispositifs immersifs. Comme si les œuvres dormaient. Comme si ce n’était pas plutôt notre rapport à elles qui s’était affadi. La grandeur n’est pas absente ; elle est diluée ou s’est empoussiérée.
Car la vraie grandeur n’est jamais dans l’addition. Elle est dans la tension. Non dans l’étendue, mais dans la densité. Les empires ont confondu grandeur et surface. Les musées risquent aujourd’hui de confondre grandeur et accumulation. Même erreur d’échelle, simplement déplacée.
Il existe pourtant une autre mesure. Celle du temps long, de la transmission lente, de l’œuvre qui résiste parce qu’elle continue de signifier. Les petites salles, les musées discrets, les lieux où l’on vient pour une seule œuvre parfois, rappellent cette évidence oubliée : on ne domine pas le temps, on l’habite.
La France connaît bien cette ambivalence. Vieille nation impériale devenue vieille nation muséale, elle oscille entre nostalgie de grandeur et lucidité tardive. Elle sait ce que coûtent les rêves d’expansion. Elle sait aussi que la mémoire peut être un refuge ou un alibi.
Les musées ne sont ni innocents ni coupables. Ils sont ce que deviennent les empires quand ils renoncent à la force sans renoncer à l’idée de grandeur. Ils sont la sagesse tardive d’une illusion persistante.
La folie de la grandeur ne disparaît jamais. Elle change simplement de forme.