QUE PEUT ENCORE LA CULTURE ?

Les commémorations ont ceci de particulier qu’elles rouvrent les portes de la mémoire nationale, et qu’à travers elles, s’exprime parfois mieux que dans les discours politiques, ce que le pays croit encore de lui-même. Celle du cinquantenaire de la mort d’André Malraux, que l’actuelle ministre de la culture entend marquer en 2026 par une « Année Malraux », dont elle vient de faire l’annonce, n’échappe pas à la règle. Et pourquoi pas, en effet ? Il est juste que l’on rende hommage à celui qui n’a pas seulement dirigé un ministère : il l’a « inventé ».
J’emploie ici le mot avec son poids entier, non comme figure de style. C’est d’ailleurs le titre qu’en fit le sociologue Philippe Urfalino dans son ouvrage de 2011 : L’invention de la politique culturelle. Car la rupture fut réelle. Il ne s’agissait pas d’enjoliver la vieille administration des Beaux-Arts de la IVe République, mais de lui donner l’ampleur d’une politique d’État, d’inscrire la culture dans la même exigence, le même horizon, que l’éducation nationale. Les Maisons de la culture furent pensées comme les établissements supérieurs d’un enseignement de l’esprit et du cœur. Malraux ne disait-il pas : « l’Éducation nationale apprend à connaître, la culture apprend à aimer » et aussi : « Je voudrais faire pour la culture ce que Jules Ferry a fait pour l’éducation nationale » ? ou encore : « Il faudrait que chaque département français dispose de sa Maison de la culture ».
Cette intuition politique prit corps dans le décret fondateur de 1959 : le ministère des Affaires culturelles aurait désormais pour mission de « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité et d’abord de la France au plus grand nombre de Français, d’assurer la plus vaste audience au patrimoine, et de favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent ». Tout était dit : la culture n’était plus un luxe d’État, mais un devoir d’utilité publique. Le vieux rêve de Vilar qui était de rendre le théâtre aussi indispensable que l’eau et l’électricité commençait à prendre forme.
Soixante années de politique culturelle ont depuis tissé un maillage d’institutions, de protections, de formations, qui forment aujourd’hui la charpente de notre vie culturelle :
— un patrimoine préservé, restauré, mis en partage ;
— une création vivante soutenue, du spectacle aux arts plastiques ;
— une formation ambitieuse, avec les Conservatoires nationaux ;
— une décentralisation qui, malgré ses failles, a irrigué le territoire grâce aux collectivités locales.
À cet édifice s’ajouta un acteur déterminant : le Centre national du cinéma. Sans lui, le cinéma français aurait probablement succombé à la puissance industrielle des majors américaines. Il fut le rempart de l’art et essai, le soutien invisible et constant à la production, la distribution, la diffusion. Ce « fonds de soutien », que tant d’autres pays nous envient, permit à un cinéma national non seulement de survivre, mais d’exister, d’inventer, de parler au monde sans renoncer à sa singularité. On appela ça notre « exception culturelle ».
Certes, tout n’est pas parfait — et la lucidité exige de le dire. Le déséquilibre territorial avec la capitale demeure criant ; l’accès à la culture reste inégal ; l’articulation avec l’Éducation nationale, cent fois promise, n’a jamais été pleinement accomplie. À chaque baisse de budget, c’est tout un paysage qui tremble. On le sait, la priorité jadis accordée à la culture est derrière nous en ces temps difficiles.
Mais il serait injuste d’ignorer ce que la volonté publique (État et collectivités ensemble) a permis, souvent avec des moyens comptés : un véritable aménagement culturel du territoire, une présence de l’art dans la cité, une dynamique de création qui continue de faire de la France un lieu où l’on ose encore inventer et apprendre à aimer.
Reste la question décisive, celle sans laquelle toute commémoration deviendrait rituel creux : pourquoi cette politique fut-elle voulue ? Que cherchaient Malraux et De Gaulle en créant ce ministère inédit ? La simple glorification de la grandeur française ? Pas seulement, quoique Malraux sut en faire un usage constant.
Ils voulaient, me semble-t-il, tout autre chose : dans une France meurtrie par la guerre, traversée par les antagonismes idéologiques et politiques, privée d’unité civile, ils voulaient retrouver un liant, le moyen d’une cohésion nationale qui ne dépendrait plus seulement ni de la politique — devenue champ d’affrontements — ni de la religion — devenue, par la laïcité, affaire privée.
Alors, ils tentèrent la culture.
Non comme divertissement, mais comme principe d’unité et de fierté nationale.
Comme ce qui relie le passé au présent, le patrimoine à la création, la mémoire à l’invention.
Ils tentèrent la démocratisation culturelle non comme slogan, mais comme ambition organique : des lieux culturels partout, des œuvres pour tous, la présence de l’art comme présence du pays à lui-même. Un programme dont chaque terme est devenu problématique aujourd’hui, nous le savons bien sûr.
Le débat reste entier, et il est sain : qu’a-t-on réussi ? Qu’a-t-on manqué ? Que reste-t-il à accomplir ? Mais à l’heure où l’on s’apprête à célébrer Malraux, la seule question qui vaille — la seule, peut-être, qui mérite l’hommage — est celle-ci : Que peut encore la culture ? Quelle force lui reste-t-il pour faire de ce pays un peuple de citoyens cultivés, capables de s’apprécier en se reconnaissant dans leurs œuvres, dans leur patrimoine, dans leurs créations et leurs artistes dans ce qu’ils transmettent au monde. Sont-ils encore capables de se vouloir ensemble ou séparés dans la culture comme ailleurs ?
Question intempestive, oui.
Raison de plus pour la poser — puisque les hommages passent,
et que seule demeure la nécessité d’y répondre. Que peut encore la culture pour nous ?