Lorsque j’étais enfant, mon grand-père entretenait un jardin dont il était particulièrement fier. Sa pelouse surtout. Elle était tondue de près, soigneusement arrosée, et présentait cette régularité impeccable que seuls les retraités consciencieux et les jardiniers obsessionnels parviennent à obtenir. Or chaque année, l’ennemi revenait.
De petits monticules de terre fraîche apparaissaient ici ou là, rompant l’ordonnancement du royaume. Mon grand-père les considérait avec une indignation silencieuse. Puis il partait en campagne. Je le revois encore, armé de pièges métalliques, cherchant à reconstituer le parcours souterrain de l’animal invisible. Les mâchoires d’acier étaient redoutables. Elles ne laissaient aucune chance à leur victime. Parfois il m’amenait avec lui. C’est ainsi que je fis connaissance avec ma première taupe…morte.
À vrai dire, elle me parut aussitôt plutôt sympathique, sa fourrure était douce au toucher, son museau délicat, ses yeux minuscules semblaient faits pour l’obscurité. Avec ses pattes de fouisseur aux ongles démesurés, elle ressemblait davantage à un personnage de bande dessinée qu’à un fléau agricole. Je n’approuvais qu’à moitié l’obstination de mon grand-père car je trouvais amusant de shooter dans les monticules et de faire gicler la terre en l’air sans tuer aucunement l’animal.
Plus tard, je rencontrai à mon tour quelques taupes dans mon propre jardin, et même parfois sur certains terrains de golf, là où les pelouses – on dit les greens – sont surveillées et tondus comme la nuque d’un appelé se présentant devant le conseil de révision. Car enfin, que reproche-t-on vraiment à la taupe ? Elle creuse ses galeries, aère les sols, dévore quantité de larves nuisibles et nous laisse même une terre fine dont les jardiniers les plus avisés savent tirer profit. Si nous étions parfaitement cohérents avec nos convictions écologiques du moment, nous lui ficherions la paix et nous lui dirions même en écologistes conséquents : « Bien creusé, vieille taupe ! »
C’est alors qu’un souvenir se réveilla. Où avais-je donc entendu cette formule ? Chez Shakespeare peut-être, lorsque Hamlet s’adresse au fantôme de son père au cimetière et qu’il lui réclame vengeance, il lui répond: « Bien parlé, vieille taupe ! »
Ou alors chez Hegel dans quelque ouvrage de philosophie, qui voyait dans la taupe l’image même du travail souterrain de l’esprit dans l’histoire.
Et puis soudain, comme disent les détectives dans les romans d’autrefois, la réponse m’apparut : Bon sang, mais c’est bien sûr ! C’est Marx, oui vous avez bien lu : Karl Marx, dans Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte, saluant le travail souterrain de la révolution d’un célèbre : « Bien creusé, vieille taupe ! » Rien d’étonnant d’ailleurs. Marx avait suffisamment fréquenté Hegel pour lui emprunter la métaphore. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Et voilà que la taupe poursuit sa route. Elle traverse le siècle. Elle réapparaît en Mai 68. Elle donne même son nom à la Taupe Rouge, journal de la Ligue communiste révolutionnaire Trotskiste un parti spécialiste de l’entrisme révolutionnaire. Décidément, l’animal a fait carrière. À ce stade de ma réflexion, la taupe avait déjà parcouru quelques galeries dans mon esprit aussi. De souvenir en souvenir, de référence en référence, elle avançait sous terre et remettait peu à peu mes idées en place.
Car depuis quelque temps, je lisais quantité d’éditorialistes inquiets de la progression des idées d’extrême droite, qui traquaient leurs réseaux souterrains d’influence. J’avais même sous la main un magazine qui détaillait minutieusement les réseaux cachés, les stratégies de conquête culturelle, les milliardaires conservateurs, les intellectuels et journalistes stipendiés et les sombres desseins censés préparer la prise du pouvoir. Tout le monde voit à peu près de quoi je parle. Or, à mesure que je lisais ces analyses alarmées, je ne pouvais m’empêcher de penser à ma taupe.
Mais après tout me dis-je, n’est-ce pas la loi de toute conquête idéologique ? Les idées ne tombent jamais du ciel toutes faites. Elles avancent sous terre. Elles empruntent les galeries discrètes des livres, des universités, des journaux, des réseaux d’influence et des conversations de salon ou des réseaux sociaux comme on dit aujourd’hui. Elles travaillent longtemps avant d’apparaître au grand jour.
Hier la taupe était rouge. Aujourd’hui on nous explique qu’elle est brune. Demain elle sera peut-être verte, bleue ou violette. La couleur change. La méthode demeure. Longtemps les taupes idéologiques avaient eu la décence de rester sous terre. De temps à autre, elles sortaient le museau, s’exposaient à une élection et retournaient à leurs galeries pour creuser encore en attendant des lendemains propices. Et chaque fois, à l’approche d’une échéance importante, les voilà qui multiplient les taupinières au point que plus personne ne peut feindre de ne pas les voir. Cela n’est pas nouveau.
La question se pose alors exactement comme dans le jardin de mon grand-père. Que faut-il faire de la taupe ? Faut-il poser des pièges ? Élever des barrières ? Installer des cordons sanitaires ? Éradiquer l’animal ? Ou bien comprendre pourquoi il prospère ? Jadis, les paysans posaient des pièges à taupes. Aujourd’hui, les éditorialistes posent des cordons sanitaires. Les groupes de pression manifestent, dénoncent, appellent à la vigilance, les méthodes changent, l’inquiétude demeure.
Pour ma part, je me méfie toujours un peu des pièges. Ils ont souvent pour inconvénient d’aggraver la situation plutôt que de la régler. J’en étais là de mes réflexions lorsqu’il me fallut songer à écrire cette chronique. Je contemplais alors ma taupinière intellectuelle avec une certaine hésitation. Était-il bien prudent d’aller y promener ma plume ? Ne risquais-je pas de finir dans l’un des pièges destinés à l’animal ? Puis je songeai à mon grand-père. Lui n’aurait pas hésité une seconde. Me réglant sur son exemple je me dis qu’en fin de compte ceux qui liront cette chronique horticole se diront peut-être dans leur for intérieur : « bien raisonné, vieille taupe » !