Bientôt reviendra ce rituel bien français : les révisions du baccalauréat. On y conduit désormais près de 80 % d’une classe d’âge et chacun sait – sans trop s’en formaliser -que la plupart en sortiront diplômés. Le vieux « bachot », naguère épreuve de sélection, est devenu un passage presque obligé, un parchemin de fin d’études plus qu’un véritable tri. Il n’en reste pas moins que cette singularité produit un effet rare : presque tous les Français auront, un jour, rencontré la philosophie. Peu de nations peuvent en dire autant. Ce contact, même bref, même imparfait, laisse une trace. Il constitue l’un de ces fonds communs, discrets mais tenaces, sur lesquels une société continue, malgré tout, de se comprendre.
Car la philosophie, en France, bénéficie d’un privilège paradoxal : on la redoute sur les bancs du lycée, on la regrette ensuite. Elle évoque ce moment singulier où il ne s’agissait plus d’apprendre, mais de comprendre ; non plus de restituer, mais de penser. Expérience fragile, parfois déconcertante, mais décisive et dont beaucoup gardent, avec le recul, une nostalgie inattendue. Cette inclination pour la discussion ne doit pourtant pas tout à l’école. Bien avant elle, le café en avait offert le théâtre. Dès le XVIIe siècle, au Procope, Voltaire et Diderot conversaient déjà autour d’une tasse. Le XVIIIe siècle, celui des Lumières, fera du café un lieu essentiel de circulation des idées. Introduit en Europe par les marchands ottomans, il devient rapidement bien plus qu’une boisson : un prétexte à penser ensemble. Au XIXe siècle, avec la presse, le café devient un foyer d’opinion. On y lit, on y commente, on y polémique. Les cafés viennois en offriront peut-être la plus belle illustration : écrivains, artistes, bourgeois, ouvriers s’y côtoient, unis par le goût de la conversation. Stefan Zweig en a laissé le témoignage dans Le Monde d’hier, comme celui d’un âge d’or de la parole partagée.
C’est dans cette tradition que s’inscrit, bien plus tard, l’apparition des cafés philosophiques. En 1992, au Café des Phares, à la Bastille, Marc Sautet auteur du livre « Un café avec Socrate » lance une idée simple : rendre la philosophie à la rue. « De quoi voulez-vous parler ? » La formule vaut manifeste. Il ne s’agit plus d’enseigner, mais d’ouvrir un espace ; non plus de transmettre un savoir, mais de faire circuler la parole. Le succès est immédiat. Et l’on assiste à un phénomène qui n’est pas sans rappeler celui du café-théâtre, né quelques années plus tôt dans ces mêmes quartiers. Là aussi, peu de moyens, beaucoup d’énergie, et surtout une liberté nouvelle. Coluche, Romain Bouteille et la bande du Café de la Gare y inventent une forme irrévérencieuse, populaire, vivante. On connaît la suite : le fisc requalifie ces lieux en salles de spectacle, les charges suivent, les équilibres cèdent. Les artistes quittent les arrière-salles pour des scènes plus vastes, puis pour les Zénith. Ce qui était un laboratoire devient une industrie. Fin d’une séquence de l’esprit de raillerie.
Les cafés philo connaîtront une trajectoire moins brutale, mais tout aussi révélatrice. Ils se multiplient rapidement. Partout où se trouve un professeur à la retraite, un amateur éclairé ou simplement un curieux, naît un lieu de discussion. Le café redevient ce qu’il avait été : un espace ouvert où l’on tente de penser ensemble. Le meilleur y côtoie le pire. Le meilleur, lorsque l’exigence intellectuelle guide les échanges. Le pire, lorsque la parole se libère sans règle et que chacun parle davantage pour affirmer que pour comprendre. Car philosopher ne consiste pas seulement à s’exprimer. Cela suppose une discipline, une attention, une capacité à douter. Sans cela, le dialogue se dissout dans le tumulte des convictions. La présence d’un animateur – souvent un professionnel – devient alors précieuse pour maintenir un cap. Mais au tournant des années 2000, l’élan s’essouffle. À force de se multiplier, les cafés philo perdent en intensité ce qu’ils gagnent en diffusion. La spontanéité qui faisait leur charme devient leur faiblesse. Faute de cadre, le modèle se fatigue. Il ne disparaît pas tout à fait, mais cesse d’être un phénomène. Entre-temps, la parole philosophique s’est déplacée. La radio, notamment, a pris le relais, offrant des émissions de grande qualité. Le public y trouve matière à réflexion, des éclairages solides, des voix compétentes. Mais le modèle est redevenu vertical : il y a ceux qui parlent et ceux qui écoutent. Or ce que le café avait inventé, c’était précisément autre chose : une horizontalité. Une parole qui circule, qui se cherche, qui se corrige au contact des autres. Une expérience vivante, incertaine, mais irremplaçable. Les réseaux sociaux ont bien tenté d’occuper cet espace. Ils donnent à chacun la possibilité de s’exprimer, d’être vu, d’être suivi. Mais cette démocratisation de la parole s’accompagne souvent d’un affaiblissement de la pensée. L’échange y devient juxtaposition, la discussion se réduit à l’affirmation, et la quête de vérité cède devant celle de visibilité. Ainsi se rejoue, sous d’autres formes, la vieille tension entre le vertical et l’horizontal.
Et pourtant, quelque chose subsiste. Dans quelques semaines, une nouvelle génération de lycéens s’assiéra devant une feuille blanche pour répondre à des questions qui, depuis des siècles, n’ont pas varié : qu’est-ce que penser ? A-t-on besoin de philosophie pour vivre ? L’homme peut-il se passer de réflexion ? Questions redoutables – et un peu solennelles. Posées autour d’une table, dans un café, entre amis, elles retrouveraient une autre saveur : moins intimidante, plus libre, presque joyeuse. Car il y a, dans le café, une qualité du temps et de la présence qui manque ailleurs. On y observe, on y écoute, on y parle. On y lisait aussi, autrefois, le journal du matin, posé à disposition. Sa disparition progressive n’est pas un détail : elle dit quelque chose du recul de ces lieux comme espaces de réflexion et d’échange auprès du comptoir. Dommage. Car c’est là, dans cette banalité attentive, que la philosophie trouvait l’une de ses formes les plus justes : non plus austère méditation, mais conversation ; non plus exercice solitaire, mais expérience partagée.
Et l’on se prend à penser que la lecture d’une chronique comme celle-ci aurait eu toute sa place sur une table de café, un samedi matin. Elle y aurait suscité quelques échanges, quelques désaccords sans doute mais aussi peut-être même un début de réflexion commune. Ce qui, après tout, aurait été la meilleure manière de répondre à la question posée. Et, qui sait, de faire revenir – ne serait-ce qu’un instant – l’esprit des cafés philo.