LA MAIN TREMBLANTE

Faut-il encore rappeler devant cette fébrilité à légiférer vite qui semble atteindre nos dirigeants comme soucieux d’écarter les orages d’un côté avant qu’ils ne surgissent de l’autre, ce bon conseil de Montesquieu dans Les Lettres Persanes : « il ne faut légiférer que d’une main tremblante » surtout lorsqu’il s’agit de la vie et de la mort.

Voici qu’on propose de reprendre au bond les travaux d’une « convention citoyenne » de  184 membres constituée en septembre 2022 qui vient de rendre un rapport sur la question de la fin de vie au Président de la République avant que cela ne préfigure une loi qui amplifie et complète la loi Claeys-Leonetti du 2 février  2016.

De ce que l’on sait de ce rapport c’est qu’il insiste sur la nécessité de développer partout l’accès aux soins palliatifs pour apaiser les souffrances et accompagner les malades vers leur fin inéluctable lorsqu’ils souffrent d’un mal incurable. Cela est bien, mais si on envisage un plan décennal sur le sujet, c’est assez dire que les conditions ne sont pas encore réunies pour un tel accès avec l’hôpital en déshérence, la multiplication des demandes car l’accès à de tels soins n’est pas possible partout.

Il semble en outre que cette amélioration de l’accompagnement, soit en soi une ouverture à « l’aide active à mourir » certes en respectant « le libre choix de chacun » de décider de sa mort par accompagnement sur le chemin de la sédation profonde et continue, mais avec les risques que cela peut entrainer pour les personnes vulnérables. Outre que ce geste lorsqu’il devra se produire posera de sérieux cas de conscience aux soignants on peut aussi s’inquiéter des « tentations » dans une situation où le système de santé est parfaitement tendu comme on l’a constaté récemment lorsqu’il fallut dire qui on choisissait de sauver au pire de la crise du COVID.

Sur cette lancée et dans la logique des choses, se pose la question de légaliser « le suicide assisté » d’abord et « l’euthanasie » ensuite ? La volonté du patient est requise dans tous les cas, dit-on mais on voit bien sur quelle ligne de crête on s’apprête à marcher.

Comme on le sait, toute nouvelle loi crée de nouveaux usages et appelle à son extension. Songeons par exemple à l’IVG et à ce qu’en disait madame Veil en 1975, qu’elle doit être « une exception et un ultime recours pour des situations sans issue sans que la société paraisse l’encourager ». Nous en sommes bien loin, ce droit est devenu un droit des femmes à disposer librement de leur corps, le délai de prescription est maintenant de 9 semaines et on songe à l’inscrire dans le marbre de la constitution. Qu’en dire à ce stade ? Rien d’autre que : « c’est la loi » ! Si demain on en vient à l’euthanasie ce sera la même conclusion : « c’est la loi ». D’autres pays l’ont fait, alors pourquoi pas nous ? Chacun y verra un progrès ou non mais l’exception est devenue la règle du possible et même du conseillé sur laquelle veillent ceux et celles qui militent en ce sens.

Si le droit de mourir doit suivre le même chemin, l’homme s’affranchirait peu à peu de toutes ses déterminations naturelles, il deviendrait maître absolu de son apparition sur terre et de sa disparition. Sauf qu’entre les deux apparaît la conscience et que celle du départ implique la réflexion sur ce passage, la possibilité d’un choix par réflexion.

Un passage sur terre. C’est assez dire que ce n’est une fin en soi que pour tous ceux qui ne croient pas à une vie après la mort. Qu’on nous permette cette réflexion en ces temps de Pâques. 

Or, s’il est une civilisation qui a posé en son centre l’idée d’une vie après la mort, c’est bien la civilisation occidentale en ce qu’elle est (peut-être faut-il déjà dire qu’elle fût) une « civilisation de l’âme ». De Platon aux Chrétiens, de la philosophie à la religion, les occidentaux ont posé comme principe le « souci de l’âme », la permanence du principe spirituel qui habite puis quitte les corps. Sinon pourquoi « tant de tombeaux de vers et d’épitaphes » ? Et même si Socrate concède que l’immortalité de l’âme est « un beau pari à courir », il ne va pas vers l’issue sans débat. Dans le temps on enseignait en classe de philosophie que « philosopher, c’était : apprendre à mourir » et le Phédon de Platon est tout entier occupé de cette question : Que devient l’âme après la mort ?

Mais l’âme, qui s’en soucie encore à part les chrétiens peut-être ? On veut soulager la souffrance c’est essentiel, mais que fait-on de l’espérance et qui accompagne le passage à l’heure où l’on ne meurt plus chez soi et le plus souvent seul loin des siens. La sédation par perte de conscience est une bonne chose lorsque le terme est inéluctable, mais qui va tenir la main, chuchoter les dernières paroles, fermer les paupières et donner le baiser du départ de ceux qui nous quittent ? Là-dessus la loi est muette et c’est normal, mais la question reste ouverte et elle est sociétale tout autant que religieuse. Elle est sociétale en ce qu’elle donne bonne conscience à ceux qui abandonnent leurs ainés au départ sans souffrance, elle est religieuse en raison de « la sortie de la religion » qui caractérise notre temps. Compassion collective et solitude individuelle. Comme on sait : on meurt seul, mais parfois accompagné.

Je lis par ailleurs que cette loi sur la fin de vie ouvrirait « une voie française vers la mort ». J’y vois un sombre présage, j’aimerais tant que l’on légifère aussi sinon plus sur une voie française vers la vie, à vivre mieux et plus longtemps. Mais je ne ferais pas de mauvais esprit et je n’accable personne, seule la précipitation m’inquiète. Ceux qui devront voter la loi devront le faire en leur « âme et conscience » comme on dit.

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