
« Il était un roi de Thulé, Immaculé !… »
Ces vers de Jules Laforgue, poète de la décadence, né à Montevideo, passé par Tarbes comme Isidore Ducasse, portent en eux une plainte glacée, une musique de neige et d’exil. Thulé, ce royaume de glace et de blancheur, est moins un lieu qu’un état de l’âme : celui d’une pureté menacée, d’un monde à la fois lointain et fragile. Goethe, Nerval, les romantiques avant lui, avaient déjà convoqué cette figure du roi de Thulé immaculé, comme on évoque un dernier rempart contre la brutalité du réel.
Jules Laforgue n’imaginait pas qu’un jour, ce royaume poétique deviendrait l’objet d’une convoitise bien réelle : celle d’un prédateur capitaliste rêvant de s’emparer d’un territoire que l’ancien monde croyait imaginaire. Thulé est sortie du poème. Elle est devenue carte, route, gisement, enjeu stratégique. Elle est devenue proie.
C’est ici que la poésie rejoint l’ethnologie. Et qu’un autre grand texte surgit : Les Derniers Rois de Thulé de Jean Malaurie, publié chez Plon en 1955. Œuvre fondatrice d’une ethnologie immersive, ce livre donnait voix aux Inuits du Groenland, à ceux que l’histoire dominante ne voyait pas. Malaurie, fondateur de la collection Terre humaine, qui publierait « Tristes tropiques » de Lévi-Strauss ou « la paix blanche » de Robert Jaulin, entre autres, rappelait cette vérité simple et terrible : « Il n’y a pas de peuples primitifs, il n’y a que des peuples humiliés. »
Les Inuits — « les hommes » dans leur langue — furent les premiers habitants de l’Arctique, de l’Alaska au Groenland. Ils portent une langue, une histoire, une vision du monde, une culture artistique et spirituelle incomparable, une dignité aussi. En effet, la modernité industrielle n’a pas le monopole de la dignité humaine et le nombre d’habitants n’est pas un argument. Ce n’est pas la masse qui fonde la valeur, mais l’intensité spirituelle qu’un groupe humain donne à son expérience du monde. Cinquante mille porteurs d’une culture vivante valent davantage que cinquante millions d’êtres façonnés par l’abrutissement de la culture de masse.
La question est donc politique autant que culturelle : un peuple a-t-il le droit d’exister librement, dans sa singularité, ou doit-il se laisser acheter, conquérir, dissoudre ? L’offense est entière : ou vous vous vendez, ou l’on vous prend. Nous revoilà projetés des siècles en arrière. L’argument est toujours le même : « Ils sont si peu nombreux… » C’est n’avoir rien compris à la culture que de raisonner ainsi.
La lutte des Inuits n’est pas seulement une lutte territoriale. Elle est une lutte pour la survie culturelle. Elle est le miroir de ce qui nous arrive. Ce qui se joue au Groenland, comme en Ukraine du reste, dépasse les frontières locales : c’est la question de la survie culturelle et politique de l’Europe elle-même dans ses valeurs. Nous sommes sommés de nous aligner, de nous soumettre à une culture de masse américaine et à sa traduction idéologique et surtout à ses intérêts. L’alternative est claire : disparaître dans l’homogénéisation ou résister dans la singularité.
Dans cette course folle des nouveaux empires à la grandeur, ce n’est pas seulement la planète que l’on ravage, mais la diversité humaine que l’on condamne. Un colonialisme nouveau se met en place, y compris dans les pays qui furent jadis colonisés. Ironie tragique : l’ancien dominé devient dominateur. Le peuple du Mayflower, venu chercher une terre de liberté au nouveau monde, engendre aujourd’hui une logique d’arraisonnement planétaire. Vous me direz qu’il y a eu des précédents, mais on les a oubliés bien vite.
Lors de précédentes négociations dans la région, Louis XV aurait parlé du Canada (la nouvelle France) comme de « quelques arpents de neige » abandonnés aux Anglais, on connait la suite et notre pays garde toujours la nostalgie de sa « belle province ». Faut-il abandonner aujourd’hui quelques arpents de glace ? Mais on n’abandonne jamais seulement une terre : on abandonne une culture et une population à sa destruction programmée. L’occidentalisation du Groenland est déjà en marche certes. L’appropriation américaine en serait l’achèvement : l’effacement de sa singularité polaire.
L’Europe saura-t-elle lire dans ces événements la menace de sa propre situation, sa division d’abord puis son anéantissement comme entité politique ? Quelques hommes politiques, quelques intellectuels le voient et le disent. Mais les peuples, englués dans les enjeux du court terme, la classe politique engluée dans ses impasses démocratiques à l’Assemblée, en ont-ils conscience ? La guerre pour le contrôle des richesses et des flux n’est que la préparation de l’affrontement final des empires. Qui peut arrêter cette folie ?
Alors revient la voix du poète. Laforgue murmure :
« Soleil, soleil !
Moi je descends vers de nouveaux palais polaires,
Dorloter dans ce saint suaire
Votre cœur, bien en sang, en le berçant…
Il était un roi de Thulé, immaculé… »
Il est des jours où la poésie devient le dernier refuge contre le cynisme des dirigeants du monde. Non pour fuir, mais pour rappeler ce qui mérite encore d’être sauvé. Dans la neige de Thulé, ce n’est pas seulement un territoire qui risque de se perdre : c’est une part de notre humanité et de notre dignité. À moins d’un sursaut…