La chose paraît simple et, à bien y regarder, elle l’est en effet : la démocratie a ceci de commode — et de nécessaire — que chacun peut être candidat à une élection. Nul privilège de naissance, nul brevet préalable. La fonction publique s’offre en principe à tous. C’est l’un des fondements les plus visibles de l’égalité politique.
On observera pourtant un curieux paradoxe. Si les électeurs boudent parfois les urnes, les candidats, eux, ne manquent presque jamais. La vocation politique résiste mieux à la lassitude civique que la participation électorale. On pourrait y voir un signe encourageant : l’ambition de servir la cité ne disparaît pas. On pourrait aussi y discerner une autre forme d’énergie, plus humaine, disons.
Car être candidat n’est pas une fonction dans laquelle il soit prudent de s’improviser. On a parfois affirmé — avec cette ironie dont les conversations politiques sont friandes — que soutenu par un parti suffisamment puissant, un âne lui-même pourrait être élu. La formule est ancienne et souvent reprise. Elle fait sourire, mais elle dit aussi quelque chose de la mécanique électorale. Enfin, ce sont là propos de médisants ou de jaloux du suffrage universel. N’insistons pas.
Ce qui mérite davantage d’attention, c’est le délicat exercice des campagnes électorales. Cette compétition qui porte parfois aux affrontements et aux pugilats verbaux, mais qui le plus souvent se contente d’affrontements feutrés et de quelques coups bas, n’a rien de nouveau. Elle est consubstantielle à la démocratie elle-même. Dès lors qu’il y a concurrence, il y a affrontement. Parfois loyal, souvent moins.
Les passions, en ces matières, ont une fâcheuse tendance à l’emporter sur la raison. Les enjeux peuvent être considérables — gouverner une ville, diriger un territoire, orienter une politique — mais chaque électeur n’en juge pas toujours ainsi. Certains préfèrent s’intéresser aux crottes de chien sur les trottoirs ou à la couleur des bancs publics plutôt qu’aux perspectives économiques ou aux équilibres budgétaires. On s’en moquera peut-être, mais c’est un trait assez constant de la condition humaine : nos petites contrariétés quotidiennes prennent volontiers le pas sur les grandes ambitions collectives.
C’est pourquoi la campagne électorale relève souvent de l’équilibrisme. Il ne faut fâcher personne, promettre à tout le monde, écouter chacun avec la même attention et donner le sentiment de comprendre toutes les préoccupations. Le candidat doit être à la fois sincère et habile, ouvert à la controverse mais ferme dans ses positions, accessible sans paraître faible, déterminé sans paraître arrogant. Et surtout, se montrer sous son meilleur jour. L’exercice n’est pas toujours naturel.
Le mot lui-même contient déjà une leçon. « Candidat » vient du latin candidus, qui désignait la toge blanche la toga candida que devait revêtir celui qui sollicitait les suffrages. Dans la Rome antique, on blanchissait la laine à la craie afin qu’elle paraisse d’une pureté éclatante. Le message était clair : celui qui se présentait devant le peuple devait paraître irréprochable.
Victor Hugo évoque cette image dans Les Misérables lorsqu’il parle d’un évêque revêtu de « probité candide et de lin blanc ». Cet évêque, on s’en souvient, fut celui auquel Jean Valjean vola son argenterie avant de découvrir la puissance inattendue de la bonté. L’image est belle. Mais l’histoire littéraire nous rappelle aussi que la candeur n’est pas toujours une qualité durable.
Car en politique l’apparence compte presque autant que la réalité. Le candidat doit inspirer confiance. La moindre suspicion d’indélicatesse devient aussitôt un poids redoutable. C’est peut-être la charge la plus lourde qu’un prétendant puisse porter : celle du soupçon. Pourtant, chacun sait que la frontière entre suspicion et condamnation dépend parfois autant du droit que de l’époque, des circonstances ou du climat public.
Nous attendons finalement du candidat qu’il soit ce que nous ne sommes guère nous-mêmes : une sorte de perfection morale. Pureté d’intention, respect de l’autre, sens du devoir, absence d’ambition personnelle — autant de vertus que nous souhaitons trouver réunies dans une seule personne. L’idéal est élevé. Peut-être un peu trop pour des créatures humaines.
Les Romains, pour leur part, ne se faisaient guère d’illusions. Ils connaissaient trop bien les ressorts de la vie publique. Cicéron rapporte les conseils que son frère Quintus lui donnait pour réussir une carrière politique : séduire les personnages influents tout en recherchant la faveur populaire, se montrer accessible et surtout ne jamais être avare de promesses.
La formule mérite d’être méditée. Si tu ne promets pas, disait-il, le préjudice est immédiat. Si tu promets, le bénéfice l’est également. Il n’y a donc guère à hésiter, la suite reste incertaine. Quintus ajoutait qu’il fallait s’assurer du zèle de ses collaborateurs, surveiller ses adversaires et ne pas hésiter à les discréditer si nécessaire. Autrement dit, la politique n’a pas attendu notre époque pour inventer ses stratagèmes.
Mais il faut reconnaître qu’il faut du courage pour affronter une campagne électorale. Le paradoxe est que le bilan d’un candidat — si honorable soit-il — pèse souvent moins que les promesses à venir et les querelles autour du passé.
Un étrange mouvement traverse alors l’esprit humain. Dès qu’une figure s’élève, la tentation apparaît de la pousser légèrement pour voir si elle vacille. Comme si la statue devait être éprouvée pour vérifier la solidité de son socle. Dans ces conditions, garder une toge immaculée relève presque de la prouesse.
Le candidat reçoit alors, au fil du parcours, quelques tomates symboliques, des sarcasmes et parfois des insinuations. Ce n’est pas agréable, mais c’est encore préférable aux coups de poignard véritables qui, sous la toge romaine, mirent fin à la carrière de bien des sénateurs. Jules César lui-même en fit l’expérience sous les coups de ceux qui prétendaient sauver la République au nombre desquels, son propre fils Brutus.
La démocratie possède au moins cet avantage : elle remplace les poignards par les bulletins de vote. Le suffrage universel reste sa grande conquête. Mais les conditions de son exercice rappellent que la vie politique demeure une épreuve rude pour ceux qui s’y exposent.
Car dès qu’une proie apparaît — fût-elle celui qui aspire à représenter les autres — les passions humaines se réveillent. Peut-être est-ce pour conjurer cette violence que les sociétés anciennes inventèrent le rite du bouc émissaire : celui qui devait payer pour les autres.
Le candidat moderne, d’une certaine manière, n’échappe pas toujours à ce rôle. C’est peut-être le prix à payer lorsque l’on prétend servir la cité. La démocratie permet à chacun de se présenter. Elle n’a jamais promis que l’exercice serait confortable.