Le Festival de Cannes s’achevait à peine avec son long défilé de récompenses, de discours inspirés et de standing ovations chronométrées, que déjà claquaient sur la terre battue les premières balles de tennis à Roland-Garros. À croire que notre époque ne supporte plus l’entracte entre deux spectacles. Il faut passer d’un écran à l’autre, d’une émotion collective à la suivante, avec cette célérité des sociétés modernes qui changent de passion tous les huit jours sans jamais avoir le temps d’épuiser la précédente. Hier cinéphiles fervents, nous voilà spécialistes du revers croisé et du lift long de ligne. Le monde contemporain exige de nous cette polyvalence docile et distraite.
Et pendant ce temps-là, la guerre en Ukraine entrait dans son quatrième printemps, avec ses villes éventrées, ses morts anonymes, ses civils angoissés et hagards et cette fatigue des peuples persécutés qui finit par devenir une habitude du regard chez ceux qui regardent de loin.
Déjà l’on préparait Wimbledon. Après la poussière ocre de Paris viendrait le vert impeccable du gazon anglais, ses traditions, ses silences élégants, ses champions nouveaux appelés à remplacer ceux que le temps pousse doucement d’une compétition à l’autre vers les podiums et les sacres provisoires devant les tribunes officielles, les commentaires d’après-match. Puis les mêmes spectateurs changeraient de décor comme on change de saison, avec le sérieux appliqué des prêtres passant d’une liturgie à une autre.
Et pendant ce temps-là, à Gaza, au Liban, en Iran, la guerre continue d’ensanglanter le Moyen-Orient. Des maisons disparaissent, des territoires se vident, des familles traversent des paysages de poussière là où étaient hier leurs villages, leurs moutons et où poussaient les oliviers. Comme si la paix n’était plus qu’une parenthèse tolérée entre deux guerres plus vastes, plus anciennes, plus obstinées que les hommes eux-mêmes.
Puis viendrait l’été. Les journaux parleraient alors du Tour de France, des étapes de montagne, des échappées solitaires, des calculs de secondes entre favoris. On débattrait avec gravité de l’état de forme d’un coureur danois ou slovène, ou français tiens, pourquoi pas, pendant que les terrasses se rempliraient à nouveau. Le monde moderne possède ce talent singulier : nous faire commenter une demi-finale de tennis et une offensive militaire avec le smartphone en main au même instant et dans le flux des informations continues.
Et pendant ce temps-là, on continuerait à mourir au Soudan. On surveillerait Taïwan comme autrefois on surveillait Berlin. On évoquerait Cuba à voix basse en attendant le prochain coup d’État comme on suit un film policier sur écran. Les peuples seraient déplacés sur l’échiquier du monde avec cette désinvolture abstraite des grandes puissances lorsqu’elles parlent stratégie. Les hommes, eux, continueraient simplement d’avoir peur.
À peine reprendrait-on confiance dans quelque négociation autour du détroit d’Ormuz, à peine verrait-on baisser le prix de l’essence qui permettrait aux automobiles de reprendre la route des vacances avec le lâche soulagement de ceux qui pensent qu’ils l’ont échappé belle qu’apparaîtrait déjà la prochaine Coupe du monde de football, destinée à suspendre pendant un mois les conversations du globe. Une compétition mondiale dans un pays qui hier encore appelait le football « soccer » et qui ne comptait aucun club notoire mais qui sait, comme personne, saisir les opportunités médiatiques . Des millions de téléspectateurs vibreraient alors ensemble devant des écrans géants tandis qu’ailleurs d’autres populations regarderaient surtout le ciel, avec l’inquiétude de ceux qui craignent d’y entendre venir autre chose que les avions de ligne ou que les combattants suivraient eux aussi sur écran, dans leurs tranchées, les exploits de leur équipe nationale. Nous tous, vivons dans un même monde.
Car les conflits désormais semblent ne devoir plus finir. Ils se déplacent, changent de nom, de frontière ou de prétexte, mais demeurent. Le Moyen-Orient ressemble à ces failles géologiques anciennes dont aucun traité ne parvient à refermer complètement les fractures. Chaque peuple conserve la mémoire du mal subi, et la mémoire, chez les nations, est comparable à des feux mal éteints : un coup de vent et de nouveau, le désert s’enflamme !
La vieille mécanique de la menace et de la riposte continue donc son œuvre. Chacun arme sa peur des arguments commodes de sa sécurité pendant que les institutions internationales perdent peu à peu leur crédibilité, comme ces monnaies dont l’usage subsiste alors que la confiance a disparu.
Voilà peut-être notre condition contemporaine : vivre dans le balancement permanent de la gravité et du divertissement. Nous savons ce qui se passe dans le monde, mais nous savons aussi qu’aucun homme ne peut demeurer chaque jour face au désastre sans chercher parfois à détourner les yeux vers autre chose s’il ne veut désespérer. Alors nous regardons des films, des matchs, des courses cyclistes ; non par indifférence toujours, mais parce qu’il faut bien continuer à vivre. Le divertissement moderne n’est pas seulement une distraction : il est devenu une façon de respirer entre deux angoisses collectives.
Ainsi allons-nous, oscillant entre la catastrophe annoncée et la prochaine cérémonie d’ouverture, entre la peur du lendemain et le désir obstiné des vacances d’été. Certains peuples souffrent pendant que d’autres commentent les résultats sportifs du week-end – ce sont parfois les mêmes – et chacun pressent obscurément que cette coexistence du tragique et du futile constitue désormais la condition humaine de notre temps. Tel est le constat.
Et cependant, comme disait Valery, lorsque « le vent se lève, il faut tenter de vivre »…