MORT D’UN DIRECTEUR DE THEÂTRE


« Lorsqu’un vieillard meurt, dit-on en Afrique, c’est une bibliothèque qui brûle ». Adaptons la formule pour nous et ce milieu particulier de la culture et singulièrement du théâtre. L’un des nôtres vient de mourir. Je dis, l’un des nôtres, un peu par esprit de corps, par reconnaissance des affinités et des tâches que nous avons accomplies parfois ensemble, parfois à côté et le plus souvent dans le même sens. René Gonzales, « Gonzalo » pour les plus familiers, ceux du métier par exemple, fut un grand directeur de théâtre, davantage même, il fut un créateur de théâtre. Non pas de ce qui se fait sur une scène qui est la part de l’artiste, mais de tout ce dont l’artiste a besoin pour pouvoir avoir une scène, et un public, à sa disposition. De ce point de vue, Gonzales fut grand. Il commença au TGP de Saint-Denis, puis à la MC93 de Bobigny dont il fit un lieu exemplaire et innovant, il fut l’éphémère directeur de l’Opéra Bastille avant de reprendre ce projet du Théâtre de Vidy à Lausanne dont il fit l’un des lieux de théâtre les plus vivants d’Europe. C’est là, dans ce théâtre au bord de l’eau qu’il accueillit quelques-uns des meilleurs créateurs de théâtre dont il produisait les œuvres, dont il assurait la diffusion et la promotion assurant ainsi leur rayonnement. Je dois dire que, lorsqu’on franchissait les portes de ce lieu, lorsqu’on voyait comment son directeur en avait agencé les différentes scènes qu’il offrait à ses invités, comment il accueillait son public avec son espace de restauration, sa librairie, son parc, son lac, on sentait qu’on était « chez quelqu’un » et non pas nulle part. Du reste, il était toujours là, et pratiquement jusqu’au bout, le soir notamment pour accueillir son public et lancer les spectacles (plus de cinq cents représentations par an !). Ensuite, il allait se coucher, cédant à son mal, à son « crabe », comme il disait après d’autres. Il aura tenu debout, jusqu’au bout, parlé de théâtre jusqu’au bout selon le témoignage de ses intimes. Il faut encore donner de lui cette image de l’enthousiasme qui le portait vers la création et la nouveauté, vers la découverte. René était généreux, son regard était lumineux et si l’on partageait cette passion commune du théâtre, on était avec lui dans un rapport amical de long cours. Tous ceux qui ont connu et travaillé avec René Gonzalès ont perdu un ami et une vigie dans le paysage du théâtre contemporain.

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