VARIATIONS LITTÉRAIRES SUR LA ROBE DE CHAMBRE

Voici un vêtement que l’on ne revêt que dans l’intimité et qui garantit un temps de confort entre la nuit du pyjama et le jour de l’habit qui sied aux circonstances. Un vêtement du reste qui se porte aussi bien par l’homme que par la femme. Luxe bourgeois, ou manie de sédentaire ? C’est à voir. 

Les choses étaient plus claires au siècle dernier et même avant car ce vêtement de délassement apparaît au XVIII° siècle comme tel, mais c’est au XIX° qu’il devient d’usage plutôt masculin. On connaissait celui que porte Balzac dans la grande statue qu’en fit Rodin où il le représente emmitouflé dans cette houppelande à capuchon comme celle que portent les moines pour la méditation et la prière. Balzac la revêtait la nuit pour son travail de forçat de l’écriture. Diderot avait la même habitude : une robe de chambre qu’il ne faisait jamais laver ; il disait d’elle : «Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis ».  Pas de plus bel hommage à ce vêtement que celui-là. Lisez donc ce petit bijou littéraire, il en vaut la peine.* 

André Gide lui-même se fit photographier en robe de chambre avec un bonnet de nuit sur la tête qu’il avait chauve. C’est que dans ces temps anciens et même au XXe siècle avant la généralisation du chauffage central on avait froid partout dans les maisons et surtout la nuit. Les écrivains insomniaques comme on sait, levés tôt ou bien avant le jour lorsqu’ils étaient rappelés par l’énergie créatrice vers la table et l’encrier n’avaient d’autres moyens que la chaufferette et la robe de chambre pour ne pas mourir de froid.

De nos jours les choses ont changé et en vérité la robe de chambre a disparu des vestiaires au profit des peignoirs de bain lesquels évoquent toujours un peu le sanatorium ou la cure de thalassothérapie, ou alors les cabines de bain de la Belle Époque, à la plage. Paul Morand grand voyageur et bon nageur en était un adepte. Mais c’est suspendus à la patère des salles de respiration dans les stations d’altitude ou emmitouflant le corps des malades venus respirer l’air des montagnes pour des atteinte pulmonaires avant qu’on n’ait éradiqué la tuberculose, que le peignoir, souvent en laine des Pyrénées, connut son heure de gloire. Il avait entre autres adeptes, Roland Barthes ou Thomas Mann ou encore Thomas Bernhardt qui sont peut-être devenus écrivains dans cette housse qui les coupait du monde et les condamnait à lire pendant des mois voire des années avant d’avoir retrouvé leur souffle et leur santé. Ne médisons donc pas du peignoir.

Mais, qui porte donc encore une robe de chambre ? Des attardés, des originaux, des délicats, des bourgeois, des raffinés, des rentiers, des oisifs, où cette forme d’oisifs sur le tard qu’on appelle des retraités aujourd’hui désireux de jouir enfin de ce qu’on imaginait être le comble du luxe en lisant les magazines de l’ancien temps. 

Pour les autres au saut du lit et de la douche le temps d’un petit déjeuner avalé sur le pouce et il est trop tard pour flâner dans la flanelle car il faut partir au travail. Le soir il est trop tard aussi pour enfiler ce vêtement à la différence des Japonais habitués eux à passer au bain puis d’enfiler leur kimono avant de se mettre à table en position de lotus comme on le voit dans les films d’Ozu.

Au fond, ce vêtement d’écrivain de l’aube ou du soir, de l’oisif hésitant entre diverses activités inutiles, procrastinant sa vie des matinées et des journées entières, celui du malade qui ne revêt plus d’habits de ville n’ayant plus de vie sociale à mener, reste le plus secret de nos habits. Chacun y loge son corps selon les circonstances et l’idée qu’il se fait de lui-même lié parfois à la nécessité, parfois livré à sa fantaisie. 

Il est la tenue d’un temps qui s’accordait du temps. Il n’est pas certain qu’il soit toujours d’actualité et c’est dommage car si nul n’aurait l’idée de sortir ainsi vêtu dans la rue, il appelle l’intimité et par conséquent il impose la présence d’un livre avec soi, ou tout autre chose. C’est le dernier souvenir d’un temps où le vêtement s’accordait à l’apparat secret des belles demeures. Avouez tout de même que c’est autre chose que ce jogging qui sent la sueur du sportif du dimanche et le flemmard en pantoufles devant sa télévision. Mais ce que j’en dis est sans doute une nostalgie littéraire qui m’a été inspirée par ce parfait   comédien en robe de chambre ou en burnous berbère qu’était devenu Pierre Loti, ayant amarré définitivement sa barque au port d’attache de Rochefort, transformant sa demeure en musée parmi les tapis, les étoffes précieuses et les déguisements fantaisistes qui le faisaient encore voyager par procuration que je contemplais récemment dans une brochure célébrant son centième anniversaire.

*Regrets sur ma vieille robe de chambre ; à ceux qui ont plus de goût que de fortune.

Diderot

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